« Conversations autour de la voix » : prémisses de réflexion à propos des rapports qu’entretiennent voix, identité et séduction


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Introduction : recherches à propos du désir, parcours académique et transmission du savoir


Parmi les personnes de mon entourage qui ont su que je nourrissais le projet de commencer à tenir un blog, la plupart savent que l’une de mes motivations principales était de partager une partie de mes recherches académiques dans un format plus libre et susceptible de toucher un public plus large que par le biais des publications universitaires. En effet, après avoir suivi un double-cursus en sociologie-anthropologie et en langues et littératures romanes, puis un premier master en Lettres et enfin un second en musicologie, une de mes sources de frustration principale a été la circulation la plupart du temps close des idées qui émergeaient des travaux et recherches entre étudiant.e.s et chercheur.euse.s. Parmi les raisons qui m’ont conduite à ne pas encore commencer mon doctorat, il y avait donc ce sentiment de difficulté à rendre accessible les résultats de mes travaux qui, pourtant, me semblaient à peu près facile d’accès sur un plan épistémologique.

Pour introduire mon sujet d’étude le plus récent, je dirai que mon dernier mémoire en date s’est penché sur l’analyse interne et externe systématique de quatorze morceaux appartenant au répertoire de la Chanson française des années 50 à 70 et de chercher à y comprendre les façons dont l’amour et la sexualité y étaient représentés. Pour ce faire, j’avais produit une analyse plurimodale et pluridisciplinaire de différents facteurs nourrissant une chanson et l’écoute qui en est faite : contexte historique et biographique, traitement médiatique, analyse musicale, analyse textuelle, et analyse de la manière dont ces deux derniers facteurs interagissaient pour produire du sens érotique.

La voix, de ce point de vue, tenait une place de choix dans mon étude en temps que facteur sémiologique couplant : c’est-à-dire que dans une chanson, à proprement parler, la voix est ce qui fait couple entre la musique et le texte ; très grossièrement, on peut donc dire en ce sens que le chant en soi est expression amoureuse dans le genre chanson.

Big up à Who Parked The Car le sang, un groupe que je vous recommande à toustes d’écouter.

Pourtant, mon mémoire se concentrant sur des données plutôt musicologiques, littéraires et anthropologiques, j’ai fini par constater que la voix en tant que telle comme objet d’analyse avait été totalement occultée. Cela m’a conduit, l’an dernier, à écrire un court texte à propos de trois conversations que j’avais entretenues à propos de la voix avec des ami.e.s qui ne s’étaient pas concerté.e.s entre elleux. Le voici donc (remanié car, bien sûr, la version brute avait été écrite en mars dernier) :

M. et la voix douce : ivresses et voix d’enfants, les inflexions de la séduction


Ça avait commencé début mars, derrière le comptoir du café dans lequel je travaille – j’aime à dire que c’est le mien, parce qu’il est comme cette rose qui devient nôtre parce qu’on en a pris soin. C’était une journée banale : c’est-à-dire qu’il faisait raisonnablement beau, qu’il y avait raisonnablement peu de clients, et que j’essuyais une quantité déraisonnable de vaisselle – essuyer, essuyer, essuyer sans cesse des kilomètres et des kilomètres de verres chauds, humides, râpeux, tâchés, étroits, et les reposer pour à nouveau les remplir, à nouveau les mettre en bac et à nouveau les essuyer. Parmi ces cycles infinis de journée douces et tièdes, je trouve mon plaisir en discutant avec mes collègues, qui sont, au fil des heures de vaisselle accumulées, devenus des amis ; et ce jour-là j’éprouvais un plaisir tout particulier puisque j’essuyais la vaisselle avec mon collègue M. .

J’aime bien travailler avec M. pour deux raisons au moins : la première, c’est qu’il répond toujours à mes questions avec plaisir et sérieux (« si tu étais un moment de la journée, lequel serais-tu ? » : et il m’avait répondu qu’il serait le matin) ; et la seconde, c’est qu’au fil des semaines, un running-gag s’était installé dans l’équipe qui m’encourageait à jouer le rôle de son amoureuse éconduite. Ce jour-là, je me hissais sur la pointe des pieds pour reposer une tasse de céramique blanche sur le haut de notre imposante machine à café, lorsque M. s’est approché de moi pour me chuchoter : « Tu sais, Alice, j’ai remarqué quelque chose à propos de toi ». Je me suis retournée, perplexe, pour l’entendre dire : « quand tu es bourrée, tu as la voix qui devient toute douce ».

Lorsque je suis revenue vers lui, près des torchons pendus, je me suis amusée de sa réflexion et lui ai dit en riant que ça m’étonnait, et qu’à mon sens, quand j’étais bourrée, j’avais plutôt tendance à gueuler comme une poissonnière[1]. Puis, très sérieusement, il m’a répondu :

« Non, tout au contraire, tu as la voix qui devient toute douce et fragile, comme une enfant »

Sur ces derniers mots, j’ai continué à essuyer, essuyer, et essuyer, les dizaines de tasses et de verre propres qu’il nous fallait reposer sur les étagères, en me demandant ce qu’il avait bien voulu dire par là, et ma réflexion s’est promenée comme ça, en mettant longtemps à atteindre le cœur du propos que je voudrais ici livrer. Après m’être demandé quelles étaient ses intentions à lui, je me suis attardée sur le contenu de sa remarque en soi : bien sûr, quand je sors et quand je bois avec mes amis, j’ai tendance à être plus exaltée et confiante et je suppose donc que j’ai tendance à parler plus fort, plus vite, et à laisser ma voix rebondir de sujets en distractions et de passions en douleurs ; et j’ai donc commencé à me demander si ce qu’il avait dit était vrai, parce que si c’était le cas je pouvais supposer que l’ivresse me faisait monter dans les aigus en vue de le séduire – et j’ai espéré, quelques temps après, que ma voix devenait effectivement douce sans franchir le cap du suppliant.

I. sur la butte Montmartre : existe-t-il une voix de femme idéale ?


A ce stade, donc, ce bout de conversation simple pendu au cuivre du comptoir, m’avait préoccupée à un niveau tout à fait personnel, et il m’a fallu quelques jours avant de pouvoir les étendre à une réflexion plus générale à propos du rapport à la voix en soi – la sienne et celle des autres. Le lendemain, en effet, je rejoignais une amie à moi, I., qui avait entamé sa transition quelques mois plus tôt. Nous nous rejoignions devant le Guérissol du boulevard Barbès, désargentées mais animées par l’envie de lui trouver de nouveaux vêtements, des vêtements de femme qui colleraient à sa réelle identité, qu’elle avait désormais choisi d’embrasser. Après quelques secondes d’échanges banaux, elle me dit de sa voix contractée et fluette :

« Alice, dorénavant, à chaque fois qu’on se voit, je veux que quand on se dise au revoir tu notes ma voix sur 10 »

Je l’ai regardée, indécise, et lui ai demandé ce qu’elle voulait dire par là. Je trouvais dans le fait de noter sa voix une certaine violence, dont je ne me sentais pas entièrement capable – et, avant tout, l’exercice me semblait périlleux car je ne voulais pas la vexer. I. m’a expliqué travailler sur sa voix sans relâche, tous les jours, afin qu’au fil du temps celle-ci puisse devenir féminine sans qu’elle n’ait plus à y penser et sans efforts : alors, si je lui donnais une note objective, elle pourrait continuer à travailler, mais aussi remarquer sa propre évolution. Je lui ai dit d’accord, en gardant en tête qu’au début pour le moins je mentirais peut-être un petit peu.

Après une vingtaine de minutes seulement, dans les labyrinthes de portes-cintres encombrés de vêtements poussiéreux, I. m’a demandé de noter sa voix. Avec prudence, je lui ai donné un sept, en lui expliquant qu’elle avait une jolie voix aigüe et qu’elle « faisait naturel », mais que je l’avais entendue relâcher ses efforts à quelques reprises, et que je préférais donc m’en tenir là. Elle eut l’air satisfaite, et nous reprîmes donc notre expédition au cœur des robes et des cardigans cache-cœur tandis que je réfléchissais à la meilleure façon d’être une amie pour elle.

Plus tard dans l’après-midi, nous étions assises tout en haut des marches de la butte Montmartre, dos au Sacré-Cœur. Un léger rayon de soleil de fin d’après-midi caressait le toit des immeubles, et, côte à côté, nous regardions Paris – cette ville qu’elle aime tant, et que moi je voulais fuir. En empruntant tous les détours conversationnels alambiqués du monde, je lui ai demandé si, dans son parcours de transition, elle avait un objectif qu’elle souhaiterait atteindre – une image d’elle-même vers laquelle courir qui serait en parfait accord avec l’idée qu’elle se faisait de sa propre identité, et de la part qu’y occupait sa féminité. Elle m’a répondu que non – bien sûr : qui le pourrait ?

Mais j’avais en tête une préoccupation plus précise, et c’était sa voix. Elle m’a expliqué qu’il n’existait pas réellement de traitement hormonal ou d’opération permettant réellement de changer une voix et que ce n’était tout simplement pas possible[2]. Cette espèce de fatalité de la voix m’a rendue vaguement triste : le mieux qu’elle pouvait espérer était donc d’un jour ne plus remarquer qu’elle devait faire des efforts pour parler « comme une femme ».

Les ami.e.s de Caen : la manipulation interpersonnelle par la voix


Le week-end suivant, je suis partie à Caen retrouver une de mes meilleures amies d’enfance, qui venait d’y emménager dans une belle maison avec sa copine. Je suis arrivée à midi sous un radieux soleil au pied de leur chez-elles qui donnait sur le Viaduc de Calix et, en haut, ils étaient déjà une dizaine de copains à boire des bières, à préparer un brunch, et à fumer. C’est dans cette ambiance de colonie de vacance que j’ai déposé mon sac à dos et ma fatigue – j’avais, la veille, travaillé jusqu’à une heure du matin et dormi une poignée d’heures à peine – pour aider à la préparation des victuailles – découpage du beurre, récupération de dizaine de pots de confiture, de caramels et de sauces variées, passage de chiffon sur la table de la salle à manger.

A mes meilleures amies, M. et O., j’ai entrepris de raconter comme une anecdote l’épisode de M. et de la voix douce ; et c’est ainsi que, très vite, la conversation a glissé sur l’immense sujet suivant : personne n’aime entendre sa voix enregistrée. Tout le monde semble s’accorder sur le fait qu’il est extrêmement agaçant d’entendre sa propre voix en vidéo, que c’est chaque fois plus désagréable et choquant, et semble vivre seul cette misère que l’on sait pourtant tous universelle. Nous évoquons sommairement ces études, qui ont expliqué que nous entendions notre voix « intérieure », plus grave, et que nos canaux d’audition ne recevaient pas notre voix tel qu’elle se diffusait dans le monde extérieur ; puis nous parlons de ce que notre voix peut remarquablement varier selon les circonstances, les affects et les affinités.

Tout d’un coup, l’épisode de M. m’apparait comme la porte d’entrée d’une réflexion plus large à propos de la façon dont on module sa voix pour qu’elle fasse effet dans le monde. J’admets qu’il est en effet possible qu’à son contact – ainsi qu’à celui de l’alcool -, ma voix se fasse plus enfantine, et j’en déduis que j’ai intériorisé que c’était le plus fonctionnel dans un cadre de séduction hétéropatriarcal – où j’apprends en tant que femme à adopter un ton d’enfant qu’il faille prendre en main et protéger. Mais nous parlons également du contexte amical, où l’on a tendance à parler plus fort et de façon plus énergique, ainsi que des entretiens d’embauche, où la voix se fait plus chaude, plus grave et plus posée – j’en viens à demander à l’assemblée générale si on pourrait estimer que la voix subirait alors moins de modulations pour s’aligner à une image de personne stable et ancrée que l’on voudrait renvoyer. Je me promet de regarder les études qui existent à ce sujet, et me ressert des œufs brouillés. Nous en retournons à nos crêpes aux pommes, et finissons par changer de sujet.

Conclusion sous forme de bouleversement académique et dramatisme habituel


Le lundi matin, après un week-end festif et émotionnellement chargé, j’arrive au travail avec une heure d’avance, à dix heures, pour pouvoir assister à une réunion Zoom d’un professeur de sociologie des musiques populaires et de ses doctorants, avant le début de mon service – verres, vaisselle, terrasse à sortir, pots de couverts à remplir – et je m’installe donc avec mon carnet, mes crayons, et ma tasse de café chaude dans les immenses canapé verts de la salle lustre, en retrait du comptoir et de la cuisine. Après quelques minutes seulement, celui-ci dit cette phrase qui peut sembler règle première en sociologie, mais qu’il faut tout le temps rappeler : rien ne va de soi. Et soudainement, ces trois conversations enchaînées à propos de la voix se connectent entre elle avec une immense violence, et je réalise que je n’ai jamais considéré la voix comme quelque chose qui n’allait pas de soi.

Cette révélation impromptue, qui naît brutalement en même temps que j’écoute le bruit des travaux de rénovation du bâtiment à ma droite, la conversation étouffée de mes collègues cuisinières à quelques mètres de moi et que j’essaye de suivre le fil de la réunion Zoom à laquelle je fais face, me met mal à l’aise. Cela fait au moins cinq ans désormais que je travaille sur la question de la voix, à un niveau relativement approfondi puisque pour mon premier comme pour mon second master celle-ci fut le point nodal de mes mémoires – sous des angles différents, mais avec cet intérêt commun toutefois. Dans mon dernier mémoire, que je considère comme le plus abouti, j’ai ébauché une esquisse de réponse à la question suivante : « comment est représenté et représente-t-on le désir dans la chanson française » et je m’aperçois qu’après des centaines d’heures de travail, de réflexions, de décorticage, de tricotage et de détricotage, je n’ai jamais pris le temps de considérer que la voix en elle-même n’allait pas de soi.

J’avais écrit celui-ci dans une fièvre anormale mais avec un plaisir certain lié à la liberté formelle que je m’y étais permise. Dans la façon dont je structurais mes treize chapitres – qui correspondaient eux-mêmes à treize chansons se structurant en une histoire d’amour, de la séduction à la rupture -, je subdivisais ma réflexion en trois parties : une contextualisation du morceau et de l’auteur, l’approfondissement musicologique d’un thème précis traité dans la chanson, et l’élargissement de ces données à une réflexion anthropologique et esthétique plus large. Il y avait donc bien, dans mon travail de recherche, une composante sociologique, principalement lorsqu’il s’agissait d’envisager les conditions de production et de réception du morceau et le parcours professionnel de l’artiste dont il était question ; et si, bien sûr, j’avais abordé d’un point de vue musicologique différentes façons de chanter – du choix du parler à la mélodie en passant par le cri -, je me suis aperçue que j’avais considéré la voix en soi –  son timbre, ses intonations, ses modulations – comme une évidence que je n’avais jamais jugé nécessaire de déconstruire.

Ce trou dans mes recherches me parut alors une aberration dont je me désolai, puis comme un angle mort majeur dont je m’enthousiasmai – car il ouvrait la porte, à vrai dire, d’une redéfinition majeure de la façon dont j’envisageai mon sujet. Persistait simplement ce doute, ce petit caillou dans une chaussure de réflexion, de me demander comment j’avais pu ne pas y penser plus tôt – en cinq ans de travail et de discussions. Je me promis de relire les définitions que Bourdieu donnait de l’hexis, et de partir de ce point pour réenvisager la façon dont on pouvait séduire avec une voix que, définitivement, on ne choisissait pas – à tous points de vue. Il est à la fois formidable et effrayant de constater, chaque jour et chaque seconde, que nous pouvons tout déconstruire.

Le soir même, aux alentours de vingt-deux heures, j’avais fini d’essuyer mes kilomètres de vaisselle et je me tenais donc accoudée au comptoir avec un verre de vin, et je papotais avec M., ma collègue et patronne, et N., un nouveau garçon arrivé récemment à la billetterie du théâtre pour lequel je travaille. Alors que nous badinions, M. me demandait comment avançait mon projet de thèse et mes projets d’avenir, et j’en vins à lui faire part de ces synchronicités de conversation, qui m’avaient conduite à évoluer grandement dans mes réflexions – sans que je ne puisse encore toutefois en tracer les contours : elles font partie de ces petites rêveries qui, une à une, donnent l’intuition générale d’un nouveau champ de pensée. Je leur parle de l’histoire de la voix douce, d’I., de Caen et des entretiens d’embauche, exaltée par tout ce que je vais dorénavant pouvoir lire et cibler, et par la façon dont mon sujet s’était réveillé à l’aube de ces considérations nouvelles : puis, bouche grande ouverte et en cœur, ils se sont tous les deux exclamés : « Mais alors quoi, attends, donc tu essayes vraiment de séduire M. ? ».

Belle soirée,

Alice.

[1] Réfléchissant à ce petit texte et à la façon dont j’allais raconter cet épisode, je perçois bien entendu toute la violence sociale qui se cache (à peine, et mal) derrière cette expression.

[2] Elle m’a néanmoins signalé l’existence d’une opération qui devait ressembler à un raccourcissement des cordes vocales et m’a précisé que le souci avec cette manipulation était qu’il fallait ensuite passer trois jours menton baissé car, si la tête se relevait trop fort, le choc pouvait faire exploser les points de suture. Ca m’a fait peur, et je n’ai pas poursuivi sur les détails de la manœuvre.

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