L’aspirateur à nuages du puy de Dôme et ses compagnons d’insomnie

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JMW Turner, « Sunset over Petworth Park, Sussex » (1828)

Il y a deux semaines environ je prenais, pour la première fois de ma vie, un train au départ de la gare de Paris-Bercy. Ce matin froid et calme, propice aux figures de voltige qu’effectuent doucement les feuilles rousses du sol à la branche, fut donc marqué par une première découverte stupéfiante – qui, si elle ne dépassa pas la seconde ne m’en laissa pas moins pensive et rêveuse -, à savoir qu’il existait effectivement des trains qui prenaient leur départ de cette gare mystérieuse. Après m’être prise le bec avec la vendeuse du Mie Câline pour dix centimes de monnaie qu’elle refusait de me rendre sur l’achat d’un croissant, j’ai rejoint Diane dans l’un de ces trains d’un autre âge où les wagons sont découpés par cabines de six où les fenêtres s’habillent de lourds rideaux orangeâtres et odorants.

Dans notre carré de six, toutes les places sont occupées et le hasard des choses fait que Diane et moi nous retrouvons sur deux sièges parfaitement opposés, moi côté fenêtre, elle côté couloir. Le silence gonfle les tissus du wagon avant que le train se mette en branle et entame sa longue traversée des champs.

Quoique je l’eusse plus ou moins anticipé, je comprends assez vite que notre cabine est entièrement occupée par des écrivains, tous partis de Bercy ce matin-là pour aller faire la même chose : nous asseoir devant une pile de nos ouvrages en observant le flux silencieux des visiteurs d’un salon du livre présentant l’agréable particularité de se tenir dans un casino. Ne l’eussé-je pas imaginé en amont, j’aurais tôt fait de comprendre que ces visages inconnus qui me faisaient front avaient peu ou prou la même activité que moi, c’est-à-dire bricoler des histoires avec des mots, car je n’ai jamais vu dans un train les passager lire leurs livres avec une telle coordination dans l’ardeur bravache, à croire que le premier à s’arrêter serait le plus intellectuellement médiocre d’entre nous – la seule possibilité d’échapper à ce rouet de concentration aurait été de déposer l’ouvrage pour s’abandonner à une bienheureuse contemplation des campagnes.

Incapable d’abandonner le jeu dans ce type de contexte, mon regard se dépose sur une usine quelconque, je sors mon journal, je note : Cartonnerie Chambon, puis me ressaisit d’un roman afin que mes compagnons n’aient pas le temps de se demander si j’aime vraiment lire ou si je fais semblant pour l’occasion.

Arrivés à Clermont-Ferrand, Diane me prend la main comme une enfant pour me présenter ci et là, jusqu’à ce qu’advienne ce qui fut la réelle révélation de ce jour. Au pied de l’autocar, qui emmènera notre joyeuse cohorte littéraire dans la station thermale Belle Époque où nous avons rendez-vous, Diane pétille de joie de retrouver son ami David D., nouveau directeur artistique du salon. Le bus pétarade tandis que les bagages s’empilent dans la soute, lorsque cette merveille parvient à mes oreilles : David nous explique qu’il y a un aspirateur à nuages au sommet du puy de Dôme.

Étant de nature naïve, et prompte à avaler le miel de toutes les histoires que l’on voudra bien me servir, je retiens vite le petit cri de joie étouffé qui sort de ma gorge, et hyperbolise mes habits de sceptique, je demande : c’est vrai ? non, ça ne peut pas être vrai ? mais alors, c’est vraiment vrai ? c’est tellement joli, c’est tellement beau que ça ne peut pas être vrai, on dirait une blague ou un mensonge – mais David hoche la tête, sans doute un peu surpris par mon enthousiasme dubitatif, il y a bel et bien un aspirateur à nuages sur le Puy de Dôme.

Dans le bus qui grimpe les routes nous éloignant du centre-ville, Diane et moi frétillons de plaisir, ses cheveux blonds vibrent sous mes yeux comme un nid où s’agiteraient des oisillons. « Tu vois, Diane, parfois la vie est plus belle encore que les histoires que l’on raconte ! » – et tout le long de mon week-end en Auvergne, j’aurais les yeux et le cœur tourné vers ce ciel dont je comprends plus que jamais que les acteurs m’échappent.

Il se trouve que, les jours passant – emportant avec eux les sentiments de Clermont pour les étouffer dans le tumulte du quotidien -, cette histoire d’aspirateur à nuages, si joliment étonnante soit-elle, s’est rangée quelque part dans les pénombres de mon esprit et n’en est pas ressorti, à la façon d’un joli bijou que l’on dissimule dans les recoins d’un tiroir parce qu’il nous a été offert par notre amant.

La seule fois où j’avais décidé de m’en vêtir, à dire vrai, fut un matin où, alors que j’avais mentionné l’existence de cet objet à des amis, ceux-ci avaient absolument tenu à comprendre la nature technologique de l’aspirateur, et son projet utilitaire. Ayant fait mes recherches en amont, j’explique sans grand intérêt que l’engin récolte les gouttelettes, c’est une histoire à vérifier s’il ne s’y trouve pas quelque bactérie ; mais elles tiennent absolument à en savoir plus et cette immersion du matériel au sein de l’Image me heurte profondément, j’aurais préféré qu’ils gobent mon premier mensonge, à savoir que l’ethos d’un aspirateur à nuages était bien entendu de dégager le ciel par-dessus le puy de Dôme. C’est terrible, cette manière qu’ont les gens de refuser au Réel son versant poétique. Après quoi, j’avais rangé le bijou et scellé la commode.

Mais l’aspirateur à nuages avait bien fait son campement dans mon esprit, tant et si bien qu’il s’y est créé une niche propice à la volupté et au repos. S’étant fait oublier quelques jours dans ces âpres recoins que nous explorons peu, l’Image s’est rappelée à moi dans des circonstances tout à fait aléatoires il y a quelques jours – ce qui est la preuve, sûrement, que nous pouvons faire confiance à notre inconscient pour tenir au chaud dans ses paumes ce qui le nourrira, et cela même lorsque nous pensons avoir défait la poigne de nos griffes.

Après avoir un peu trop bu à une soirée où ça n’en valait pas trop le coup, je me suis effondrée dans mon lit en rejouant sans scrupule les erreurs que l’âge m’a appris à ne plus commettre – habillée, maquillée, recouverte d’une mince pellicule de graisse et de sueur, incapable de me relever pour prendre un cachet de Spasmine et un verre d’eau – et je m’effondre.

Quatre heures du matin, dans la pensée ésotérique, est l’heure des loups, des spectres et des fantômes. Alors que j’émerge, un peu fiévreuse, peu certaine des desseins que je tentais de poursuivre la veille, l’aspirateur à nuages se dresse face à moi dans toute la splendeur de son évidence. C’est un beau modèle, dernier cri, coque en plastique et marque allemande, il est fier et heureux, main sur les hanches, il y a des nuages tout autour de ma tête et puis lui, il se montre à moi parce qu’il existe, il ne demande à faire que ce qu’il est, il aspire.

C’est beau à m’en mettre les larmes aux yeux, je me relève sur les deux coudes, et l’aspirateur à nuages, parce qu’il Est, convoque à sa suite comme un daguet appelant dans une clairière la harde de ses biches, ses amis potentiels, ceux qui voudraient exister dans une réalité qui serait plus belle encore que celle du rêve. J’émet à peine ce premier désir que s’avance une silhouette sans sexe, un peu courbée, casquette vissée sur la tête ; dans sa main droite, elle tient un grand balais, et m’explique :

« Je suis le balayeur des portes du rêve, il faudrait vraiment que quelqu’un s’occupe de retirer toutes ces feuilles mortes qui s’empilent sur le palier, vous méritez vous aussi de pouvoir aller venir dans un espace dégagé et tout propre ! »

Lui et l’aspirateur à nuages se sont embrassés de la joue, chastement, comme deux chats aux yeux clos qui s’accorderaient le temps de s’endormir – et moi, j’ai souri un peu. Soudain, un étrange outil en forme de recourbe cil a pénétré sur ses fines jambes de fer le plateau où l’attendaient ses amis, il avait l’air empressé, ouvrant et fermant ses lames émoussées dans un bruit de clapet, j’observais le battement des paupières métalliques, béant dans son mouvement la possibilité d’un grand plaisir. Il s’est positionné sur le devant de la scène, il a dit :

« Écoutez, je ne peux plus me voir en peinture tous ces désirs inaboutis, ils n’arrêtent pas de s’enfermer dans leur imaginaire, impossible de les en faire sortir ! m’aime-t-il ou ne m’aime-t-il pas ? et si elle me trouvait laid ? et s’il me trouvait trop audacieuse ? et puis si ça arrivait qui me dit que le fantasme au contact du réel ne s’en retrouverait pas immédiatement flétri ? »

L’aspirateur à nuages et le balayeur des portes du rêve étaient en liesse, ils acclamaient, sautaient de joie, gloussaient : allez, vas-y, vas-y !, et l’ustensile à taille humaine s’annonça :

« Je suis l’écarteur de lèvres pour les premiers baisers d’amoureux timides ! »

À peine son statut prononcé, les trois compagnons s’étreignirent et se mirent à valser dans une ronde concentrique, suspendue hors du sol sur lequel je les avais déposés. Ils s’étaient mis à danser la tarentaise lorsqu’une foule vindicative d’arabesques en laiton et planches en bois vernis se mit à avancer comme un seul homme, scandant sa litanie :

« Nous ne voulons plus ! De déceptions ! Nous ne voulons plus ! De déceptions ! »

Je compris, à la petite musique à neuf temps que formait leur cri collectif, que j’avais face à moi une authentique manifestation – et cela, n’était-ce pas incroyable, arrivait chez moi, à l’intérieur même de mon esprit ! L’un des bancs de parc se détacha du lot de la foule en colère, et se présenta comme le porte-parole de son mouvement :

« Nous sommes le syndicat des bancs de parc qui ne voulons plus être choisis pour annoncer les mauvaises nouvelles ! »

J’ai acquiescé, consciente de la parfaite légitimité de leurs revendications, tandis que derrière la masse de ces amis un petit bonhomme sphérique s’affairait à broyer des cailloux pour que les pentes de colline ne soient plus accidentées, et qu’on arrête de s’y tordre les chevilles. Peu de temps après, un esthète se proposa sur le devant de la scène avec à son bras une silhouette pataude et timide, d’allure morose dans ses habits de brume cafardeuse. Il s’attribua le rôle suivant :

« Je suis l’embellisseur de mois de janvier, il faut faire quelque chose, on n’en peut plus ! »

Et, à son bras, le mois de janvier afficha un large sourire idiot et commenta :

« C’est drôle mais depuis qu’on se connaît je ne suis jamais advenu ! »

Puis ils se mirent à sautiller parmi les autres comme des gamins sur un trampoline, c’était tellement joyeux que j’eus à peine de voir l’Immobilisateur à bruits de la ville quitter la scène en roulant sur sa soucoupe, parce que pour se manifester le moment n’était pas le bon. Dans les corniches du théâtre, des vendeurs ambulants aux lunettes fumées distribuaient à qui le voulait bien des berlingots de gel pour adoucir le sentiment de perte de l’enfance au moment du passage à l’âge adulte. À ce stade, je n’étais pas loin de me défaire de ma mue pour les rejoindre et danser avec eux en moi-même, mais j’étais trop cousue à mon identité, un peu trop Alice, ce n’était pas encore possible.

Dans la joie circassienne qui opérait dans ma cervelle, émue à pleurer, est ensuite arrivée un automate composé de deux grands bras de cire, recourbés sur eux même pour qu’on puisse s’y faire un lit, l’étreinte mécanique m’a annoncé :

«  J’ai aperçu les hommes élever vers moi leurs mains suppliantes, j’ai entendu votre besoin d’être bercé ! »

Et les bras grandirent dans un bruit de rouages qu’on actionne, larges comme un drap si grand qu’il pourrait recouvrir le monde :

« Je suis la soif et l’oasis, je suis la terre de ce trou que vous n’arrivez pas à combler, la couverture suffisamment vaste pour consoler les insomniaques ! »

Il était six heures du matin alors, cela faisait bien deux heures que les images dansaient dans mon esprit, et la couverture suffisamment vaste pour consoler les insomniaques s’est déposée sur mon corps trop vrai et trop usé, rejoignant dans son Existence effective la compagnie de l’aspirateur à nuages et la pellicule de beauté dont il avait recouvert le réel par le simple fait d’être, en vérité comme en poésie.

Alice

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