La musique comme outil de coconstruction de la réalité

Attention, cet article peut contenir quelques passages violents. Si vous pensez être trop sensible pour me lire (étant l’un de mes parents, par exemple), je vous le déconseille.

1. La musique coconstruit la réalité lorsque, par un aléa cosmique imprévisible et immédiat, ces deux modalités que sont le beau et le vrai se rejoignent et forment un unique éclat – ils sont dès lors à la fois le soleil, l’éclat de verre, le rayon et l’étincelle. Par la nature contingente de ce phénomène, et son absence totale de prise aux mains des hommes, la rencontre de la musique et de la réalité dans leur modalité coconstructive a ceci de particulier qu’elle étreint en son sein à la fois tous les possibles de la transcendance et de l’immanence, de l’harmonie et du chaos.

2. La musique coconstruit la réalité lorsqu’elle est dépouillée de toute approche utilitariste, du vice au rabais des velléités illustratives, et qu’elle échappe à la fébrilité de l’encouragement, de la tape sur le dos, de l’effort désespéré à lever les foules et à redresser les échines – la musique comme tuteur pour un plant de tomate qui refuse de pousser, voilà à quoi la Beauté échappe lorsque, par chance, sans qu’on ait pu le prédire, elle vient nourrir et se nourrir de la réalité.

3. La réalité coconstruit la musique sur un plan social, cela va sans dire, dans la mesure où son idée se retrouve inévitablement pervertie par la chute à l’état d’artefact, pétrie par les mains des hommes et ces mains là portent sur elles la crasse de la multitude et des millénaires qui les précèdent. Ainsi de Francis Ponge et du langage. Ainsi du jour où, sortant de mon entretien de thèse, cette maître de conférence me demande si je pouvais affirmer qu’un instrument particulier référait à une émotion particulière, et que je me suis retrouvée bien obligée à mettre en lien le piano et la mélancolie ; le synthétiseur aux premiers émois d’adolescents français.

4. La réalité coconstruit la musique sur un plan social, ainsi de Tolstoï qui disait : là où il y a beaucoup de musique, il y a beaucoup d’esclaves.

5. Mais la Réalité coconstruit la musique lorsque le souffle des amants vient libérer les portées et déchirer leur temporalité par un silence qui  n’appartenait pourtant pas en propre à la musique qui les guidait.

6. Musique et réalité se coconstruisent lorsque, avançant innocemment dans l’écoute, n’attendant rien des esthétisations du temps auxquelles nous sommes soumis, le temps du vécu est imprégné de musique, non plus seulement réhaussé coloré interprété mais imbibé de musique au point de se confondre avec elle. Notre existence, alors, se dissout en elle à la façon d’une serviette de papier dans la cuvette d’un lavabo où de l’eau stagne à hauteur d’une petite dizaine de centimètres. Musique et réalité se coconstruisent car le souvenir ne repose dès lors plus seulement sur une association : il n’est plus lié à une musique, il est cette musique, et cette musique ne pourra plus être autre chose que la réalité de cette beauté vaincue, saisie sur le fil de son départ.

7. Un de mes phénomènes musicologiques préférés est l’effet Our Song, geste d’unification et de fortification du couple  au regard des autres, visant à établir sa nature singulière en bâtissant des fables à ce sujet. « C’est notre chanson ! », s’exclame la jeune femme au milieu d’une piste de danse carrelée, silhouette parmi les silhouettes dont les contours sont assurés par le bain violet que font ruisseler les boules à facettes du plafonnier. Elle court vers son compagnon, se jette dans ses bras, l’enserre avec ses jambes tandis qu’il la porte au milieu de la piste – et, tous deux, s’étreignent les yeux à demi-clos, désormais unique silhouette parmi la ribambelle fantomatique qui s’agite autour d’eux ; de temps en temps, l’un ou l’autre des amoureux murmure une phrase, « Tu joues avec mon cœur comme une enfant gâtée qui réclame un joujou pour le réduire en miettes » et, durant ces 2 minutes 24 qu’aura duré Parce Que, ils seront plus amoureux que l’instant d’avant et que celui qui suivra leur écoute – car, précisément, la chanson est ce qui permit l’existence de leur amour, ce qui le fait vivre et l’encourage, l’illusion qui maintient cet amour, le créant, le réinventant et le caractérisant à chaque écoute. Ils s’aiment, cette chanson c’est la leur, il a ses mains sous ses fesses pour la porter lentement tandis qu’ils tournent sur eux-mêmes au milieu de la Salle des Fêtes, leur couple repose sur cette chanson et, à bien y penser, il ne pourrait plus exister en-dehors d’elle – ils sont cosmiques, uniques, singuliers. Ils s’aiment tellement qu’ils n’ont pas remarqué qu’autour d’eux, une flopée d’autres couples tournent sur eux-mêmes les yeux à demi-clos, les mains des hommes sous les fesses de leur compagne, en se répétant, tu as vu, quel hasard, c’est fou, complètement fou, c’est notre chanson, notre chanson à nous !

8. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque, devant l’Intermarché de la Porte de Choisy, les hauts parleurs vomissent sur les pavés gris et les mégots un flux ininterrompu de musiques tout droit arrachées du hit-parade, et que cette berceuse éternelle agit comme une main adoubant le sans-abri qui dort aux pieds de la stéréo, recroquevillé sur sa paillasse. La musique coconstruit le réel, la chanson est l’épée imaginaire servant l’intronisation du clochard par le grand Capital.

9. La musique et la réalité se sont coconstruit lorsque mon amie Arianne et son premier amour Antoine ont vu leurs flancs adolescents se rapprocher dans la foule et qu’ils ont pu échanger leur premier baiser les pieds dans la boue en écoutant Son Lux, Easy. Loin de penser que Easy est ce qui a permis la levée des inhibitions, il faut plutôt considérer que le baiser fut cette chanson, qu’il s’est totalement confondu avec elle, et que l’un n’aurait probablement pas existé sans l’autre. En un mot comme en cent, ni cette chanson ni ce baiser n’existent en-dehors de cet instant. Aujourd’hui encore, quand on se vernit les ongles en reparlant de cette histoire, Arianne me dit qu’elle ne peut plus écouter Easy sans ressentir en elle-même la nature profonde de ce qu’est la mort.

10. La musique a coconstruit la réalité lorsqu’à six ans, pour la première fois, j’ai une hallucination fantasmatique en écoutant Mad World dans la version de Tears for Fears qui est aujourd’hui, et pour cette raison précise, la seule que je tolère. Comme beaucoup d’enfants des années 2000, ma sœur et moi avons droit sur le trajet de l’école à un CD compilant les morceaux préférés de mes parents et, comme pour beaucoup d’enfants des années 2000, sur ces CDs il y a Louise Attack, les Wampas, Bob Marley, Charlélie Couture, Tears for Fears. La voiture roule et je rêvasse en regardant défiler les bosquets bien taillés de l’avenue du Vert-Chasseur, les grandes maisons, les boutiques de prêt-à-porter qui s’annoncent à l’angle – et, soudain, par je suppose quelque chose comme une opération de glissement plurisémantique, les silhouettes de passants passent d’une réalité en trois dimensions à une nature en 2D de feuilles de papier – les gens qui marchent sur ces trottoirs vernis sont désormais des images tout droit sorties d’un magazine ou d’un album jeunesse, elles ondulent et se tordent dans le vent en me regardant, fixement, un immense sourire figé sur le visage, les yeux grands ouverts sur leurs pupilles sans cornée. Ils ne reprendront chair et vie qu’à l’arrêt des percussions.

11. La musique a coconstruit la réalité lorsque, sur la plage de Bray, elle s’installe au deuxième étage d’un restaurant déposé sur le sable, dont les baies vitrées offrent un superbe panorama gris sur une mer d’Irlande qui ne l’est pas moins. Ce jour-là, elle mange une énorme pizza pour se féliciter de s’être affamée les deux jours précédents, puis ressors marcher sur le front de mer en observant les promeneurs engloutir leur Fish & Chips parmi les chiures de mouettes. Elle était sur le point de s’enfoncer dans la mer sans se retourner, prête à mourir tranquillement dans la baie de Dublin, lorsque ses écouteurs ont aléatoirement diffusé I.G.Y de Donald Fagen et que, subitement, cette bassine de sable et de vent lui a semblé être un formidable endroit pour vivre, plutôt. Rien n’avait changé entretemps, ni des couleurs ni des fougères oscillant au bord du sentier côtier, fermé à cause du risque de chutes mortelles accru par la pluie, elle était au pied de la Greystones Walk et dansait désormais parmi les goélands.

12. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsqu’elle détermine le rythme de tes hanches par-dessus les siennes.

13. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque les mots que tu souffles à l’oreille de tes amantes ne peuvent plus être pensés sans poésie, et que tu contrains ton discours à l’érotisme en l’imbibant de musique – ah, sonorité, première perversion du mot, quelle injustice pour les essentialistes, qui n’ont aucune lame assez puissante pour couper le cou à ce désir là.

14. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque tu pleures dans ton lit, en position fœtale, baignant dans ta propre morve, et que tu décides d’allumer ton enceinte pour écouter Jacques Brel. Tu es seul, il fait nuit, et même cette saleté de furet que tu as décidé d’apprivoiser pour te tenir compagnie n’a pas un regard pour ta pitoyable détresse. Tu gémis « Ne me quitte pas », pensant t’absoudre de la solitude par l’abri que constitue ta couche. Dans une tentative de fiat lux désespérée, pendant 3’47, elle t’écoute, tu es devenu l’ombre du chien, tu es devenu la chanson et elle est devenue toi. C’est le matin et le silence, désormais. Elle ne reviendra pas.

15. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque je prends Pierre, Jeanne et Marie dans mes bras, et que nous faisons des tangos terribles dans la cuisine du sous-sol, autour du plan de travail sur lequel refroidit la salade de riz du souper. Près de la fenêtre, mon père et ma belle-mère s’étreignent dans la pénombre, et le four souffle. Dans mon journal intime, le soir, j’écris que durant ce temps qu’a déterminé notre écoute des Béruriers Noirs et de Vincent Niclo nous avons été une famille heureuse. La musique a construit ma famille heureuse au moins dans cet écrin là.

16. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque, dépassant sa nature de pure esthétisation des lignes temporelles, elle est touchée par la Vie et, donc, par la grâce.

17. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsqu’elle est l’ultime sursaut d’une soirée qui touche à sa fin, pourrissant lentement dans la déception et le marasme. Tout le monde attendait quelque chose, mais quoi ? la musique les accompagne sans qu’ils ne l’écoutent, et cette flopée humaine cadenassée dans la solitude cherchent la secousse, un accroc, une éraflure, plus souvent quelqu’un avec qui finir la nuit pour pouvoir le raconter à leurs amis le lendemain, autour d’une tasse de mauvais café filtre. Puis la Chanson arrive, elle est une variation de l’effet Our Song pour la bande, contraignant le surgissement de la joie dans une célébration mortifère alors que tout le monde se maintient aviné dans la débâcle. Ils commanderont une dernière bière, pour faire persister l’illusion d’un risque qui déboucherait sur la fornication, puis iront aborder ce groupe de filles qui, de l’autre côté du bar, aura relevé la nuque sous l’effet de l’exacte et même impulsion.

18. La musique est outil de coconstruction de la réalité lorsque je me traîne rue de Vaugirard et que, écoutant Vestron Vulture, je réalise que la nature de mon amour est similaire à celui de Dieu qui, nous propulsant vers notre état de créature, nous a donné le libre-arbitre, et donc la vie. Mon amour est parfait, il n’attend aucune réciprocité de ta part – n’en a jamais attendu. Les saisons se sont succédées et j’ai arrêté d’écouter Hair on Fire mais mes joues de cerise conservent la consolation qu’a porté pour moi ce soir-là la morsure du froid.

19. La musique est outil de coconstruction de la réalité a l’instar de tout art mais son essence sonore et la façon dont nous pouvons nous l’approprier, sous sa forme chantée en particulier, en fait l’une des monnaies d’échange symbolique les plus infusées dans notre espace social – et ce en notre sein mais aussi dans la manière dont nous lui donnons une place dans la plupart de nos interactions. Ainsi de la berceuse, qui est l’un des premiers chemins empruntés pour donner le langage au nourrisson.

20. La musique est outil de coconstruction de la réalité et l’inverse est vrai aussi. Loin de se borner à n’être que l’angle ou la couleur que nous donnons aux choses, elle occupe une place de choix dans la narration de nos histoires, agissant avec le récit dans l’exact même temps où celui-ci s’établit. Se tenant par le bras comme deux amoureux timides déambulant sur le boulevard, ils se maintiennent l’un et l’autre dans le doute de l’imminence du baiser et dans la certitude que celui-ci arrivera, une fois parvenu au pied de l’immeuble. Les voitures continuent à rouler follement, dans le dos de ces silhouettes enlacées qui n’ont pour unique perspective que l’écharpe de l’autre dans laquelle ils auront enfoncé leur nez. La musique soutient la réalité, et l’inverse est vrai aussi, pour peu que l’on se jette dans la contingence de cet amour fortuit avec le cœur ouvert, et les bras ballant dans les allées remplies de feuilles mortes fraîchement tombées de leur arbre.

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