Chroniques d’Irlande : les filles de Dublin

Un des reliquats les moins subtils des effets que le patriarcat a eu sur moi, c’est que j’adore regarder les filles. Appelons cela une absorption totale dans le male-gaze, une méfiance inculquées vis-à-vis des autres femmes – qui me conduit à sans cesse les jauger pour mieux me comparer à elles -, ou un simple émerveillement mêlé d’admiration, de tendresse et de sororité, le fait est que je regarde beaucoup plus les filles que les garçons. Ma longue et pénible carrière dans les couloirs obscurs des relations hétérosexuelles n’aura jamais rien changé à cela.

Un vendredi soir de décembre, alors que je remonte tranquillement Wexford Street avec la noble intention d’aller boire toute seule dans l’un de mes pubs préférés de Dublin, ma promenade est interrompue par une scène qui me happe. Une jeune femme, d’une toute petite trentaine d’années, se tient courbée, accroupie, en équilibre sur les pavés mouillés de bruine. Perchée sur une jambe, son pied nu est suspendu à quelques centimètres du sol, où gît une basket beige et élimée. Trois hommes l’entourent, et la jeune femme au pied découvert s’appuie sur l’épaule de l’un deux pour ne pas tomber. Au bout de l’autre jambe, son pied s’est glissé dans un escarpin à plateformes immenses, une véritable pantoufle de verre, d’un blanc nacré, transparent comme du blanc d’œuf, où scintillent une myriade de paillettes dans la claque et le bonbout. Ainsi perchée, sa cheville tremble.

Les trois hommes qui l’entourent sont significativement plus âgés qu’elle, ils ont quarante ans, cinquante peut-être, je me plais à penser que ce sont son père, son frère, son oncle. Ses cheveux d’un blond surnaturel s’emmêlent dans le vent tandis que je regarde son numéro d’équilibriste toucher à sa fin lorsqu’elle enfile le soulier manquant. Elle se courbe plus encore pour refermer la boucle, elle ne porte ni veste ni pull, et tandis qu’elle reprend pied, l’un des trois hommes range discrètement les baskets dans un sac. Nous sommes à quelques mètres de l’entrée du pub où la petite troupe irait boire des bières ce soir, la jeune femme fignolait les derniers détails de sa tenue d’apparat.

À Dublin, il est plutôt commun que les filles se rendent au pub très apprêtées. Leurs cuisses sont nues et leurs épaules livrées au vent, la peau lustrée, des hautes paires de cuissardes en faux croco noir, des escarpins vertigineux, rose bonbon, jaune poussin, aux teintes de neige et de lune, des brides multiples et bleues lacèrent leurs chevilles fines, la chaussure rivalise d’inventivité, de  bijoux, de rubans et de strass, les habits sont en latex, en vinyle, profondément décolletés, elles sentent le plastique froid et le pétrole, les froufrous s’agitent, la dentelle est ciselée sur les vertèbres, la gaze des paillettes est diffusée par le froissement d’une manche et le taffetas frissonne sur les hanches, les robes sont superbes, les robes scintillent et ainsi en va-t-il, donc, des filles.

Je croise ces jeunes femmes par grappes de demi-douzaines sur les dix minutes de trajet qu’il me reste à grimper les rues de Portobello. Je suis alors envahie d’un doute immense : je ne me suis pas changée depuis ce matin, cinq heures, heure à laquelle je suis partie pour l’aéroport Paris-Beauvais. La semelle de mes mocassins menace de s’arracher à chaque instant et j’ai les cheveux pleins de sel. À côté d’elles, j’ai l’air d’une va-nu-pieds écumant les débits de boisson dans ses guenilles, une sœur jalouse. À Dublin, en particulier dans le centre-ville, il y a la plupart du temps un vigile : jusqu’ici, j’avais cantonné son rôle à un droit de refus sur tout touriste trop euphorique et trop ivre, mais d’un coup je me demande si je ne pourrais pas me voir l’entrée interdite pour négligence. La perspective de me voir recalée à l’entrée du Bleeding Horse me semble plausible, effrayante – expérience de l’altérité.

L’agent de sécurité me laisse rentrer. Dans le bar, ce soir-là, c’est Live Music, un mec tout seul sur son tabouret s’égosille sur des chansons de noël en s’accompagnant à la guitare acoustique. Le pub est bondé, je peine à me frayer un chemin entre les groupes de buveurs. La veille, devant prendre mon avion, j’ai dormi quatre heures à peine – et me voilà, immobile, idiote, avec mes deux tee-shirt superposés, mon cardigan et ma veste sur le dos, plantée là parmi les fêtards en attendant je ne sais quoi la bouche ouverte. Noyée dans la foule et dans mon esprit, je dérive – je regarde les filles. Elles sont cinq face à moi, lourdement fardées, la peau en cuivre, le gloss lustré et des faux cils si noir et si épais qu’on aurait dit par-dessus leurs yeux des mouchoirs de veuve. Elles ressemblent aux pestes des films américains, elles me font peur.

Hey, girl, maybe you wanna pass ?

L’une d’elles me sort de ma torpeur en me hurlant dans l’oreille. J’acquiesce, un peu sonnée. Elle a pour moi un regard profondément gentil, et m’aide à me dégager un chemin parmi les danseurs. Je me dis que j’ai envie d’écrire sur les filles de Dublin, mais que mon regard est le fruit d’un œil pétri par le classisme et le mépris, et qu’il va falloir que je fasse un pas de côté pour me décentrer.

Assise sur le seul centimètre de comptoir que j’ai réussi à me dégager dans la cohue, le nez dans ma bière et les mains sur mon carnet, je réfléchis. L’une des premières choses que j’ai appris sur Dublin, la première fois que je suis venue, est qu’il s’agit de l’une des villes européennes où l’on trouve le niveau le plus élevé de femmes à la rue – on s’y retrouve confronté chaque fois que l’on descend de la navette qui dessert l’aéroport au centre-ville,. Mais, enfin, je ne peux tout de même pas fonder ma connaissance du sujet sur une bipartition aussi douteuse – les fêtardes en taffetas et ongles vernis ou les mendiantes de Temple Bar, sorte de réécriture interlope et exotique des récits de déchéance bourgeoise.

Alors je me creuse -la tête, essaye de me remémorer d’autres visages : il y a eu cette étudiante, par exemple, dont j’ai observé le visage paisible par la vitre d’un coffee shop des Liberties. Elle portait des lunettes rondes et un col roulé en laine, et lisait un livre sur les spiritualités aborigènes. Jouant avec le porte-clé de références à ma disposition, il me semble assez évident qu’elle devait s’appeler Marianne – à vrai dire, il  ne faisait aucun doute que c’était elle Marianne, comme celle de Normal People, qu’elle devait être amoureuse d’un sale type qui s’appellerait Connell et qu’elle étudiait à Trinity. Je souris en buvant parce que je me rends compte que toute les filles que je connais qui s’appellent Marianne ont les cheveux bruns, portent la frange, et aiment lire des livres. Immédiatement après, je me demande pourquoi j’ai tellement besoin d’écrire sur les Filles, ce qui fait qu’elles sont femmes et ce qui fait que j’en suis une, moi aussi.

Laissant cette vaste question de côté, n’ayant prétention à y répondre, je continue à dessiner, encastrée entre les groupes de buveurs gueulant All I Want for Christmas Is You en faisant virevolter leurs bières par-dessus le comptoir. Après avoir admiré, fascinée, le dos nu d’une fille recouvert d’un simple lacet rouge onduler dans les escaliers pour les toilettes, je me recommande une bière et reprend ma place microscopique sur mon bout de bar. Cela fait plusieurs dizaines de minutes qu’un homme d’une cinquantaine d’années s’y est trouvé une place sur le tabouret juste à côté du mien. Je m’apprêtais à rebaisser les yeux farouchement lorsqu’il me demande :

Are you a writer ? avec l’accent le plus désagréablement français qui soit.

Il me faut deux minutes à peine pour apprendre que le monsieur s’appelle Tom, enfin non, Thomas, mais c’est Tom pour les intimes, alors appelle moi Tom ! – je manque de peu de lui faire remarquer que nous ne sommes pas intimes, et que je ne prévois pas que nous le devenions, mais je me retiens -, qu’il vient de Clermont-Ferrand mais qu’il habite à Paris, qu’il est là pour rendre visite à un vieil ami et qu’ils ont prévu, le lendemain, d’aller voir le match de rugby Ulster – Union Bordeaux-Bègles. Je lui parle depuis 240 secondes à tout casser qu’il m’épuise déjà, il est trop heureux d’avoir trouvé une petite française, il jubile et crie dans tous les sens comme un jeune moineau découvrant le monde. Pour appeler le serveur, il claque des doigts, de grands Exciouze me izit possibel to eat admonestés d’un ton impérieux, me demande ce que je mange pour qu’il m’invite, commente en même temps : je n’osais pas regarder ce que tu écrivais, j’avais trop peur que tu parles de moi ! Je pense aux filles. Je lui réponds que non, je n’écrivais pas sur lui.

Tom a décidé qu’il était mon meilleur ami, dorénavant. Il veut tout savoir. Comment je m’appelle, quel âge j’ai, et quand je lui réponds vingt-huit, il frétille comme un merlan, ah, ben ça va alors, tu vois, on n’a pas tellement d’années d’écart, sans que je ne sache bien vis-à-vis de quoi ça va, alors, sa cuisse grasse est collée à la mienne, elle a bon dos, la foule, je suis prise au piège, il n’y a de place nulle part ailleurs, aucune possibilité de disparaître. Il me demande où je loge à Dublin, où j’habite à Paris, si je suis toute seule ici, si j’aime bien le rugby. Il travaille sur les chemins de fer, et quand je lui dit que les tarifs de la SNCF sont une des plus grandes hontes du service public, il se vexe. Quand je persiste à le vouvoyer alors qu’il me supplie de faire l’inverse, il se vexe aussi. Mais il n’en démord pas pour autant, c’est un coriace Tom, ce serait mal le connaître.

 À ce stade, je ne lui réponds plus que par monosyllabes, je l’ignore, je dessine, tandis qu’il crachote des bouts de son cheeseburger sur les pages de mon carnet.

C’est moi que tu dessines, dit-il en projetant le souffle chaud de son haleine de cadavre sur ma joue nue. Non, ce n’est pas vous, je réponds sans lever les yeux. Tom tente une dernière tentative : il me fait remarquer que je bois la même bière que lui, Ah ben alors, tu vois, je le savais, tu me suis, tu me copies ! Craìc, comme on dit ici, Cheers !

Le traitement du silence est un supplice dont il faut user avec précaution, mais à ce stade, je suis excédée, et les petits ruisseaux de graisse de poulet qui perlent sous ses ongles conjugués à ses yeux lubriques me donnent envie de vomir. Je décide tout simplement d’arrêter de répondre à Tom, et remplit des colonnes de croquis à l’encre de chine. Au bout de quelques minutes, je lève les yeux et m’aperçoit qu’il a lâché le morceau, que le morceau c’est moi, Tom est parti. Il ne m’a pas dit au revoir, j’en déduis qu’il boude, et cette pensée m’enchante.

Une fois ma pinte bue, je réenfile les trois couches de pull et de manteau destinées à me protéger du vent des rues d’une Dublin portuaire, où l’écho des rires des goélands est partout portée par la brume et la pluie. Jouant des coudes dans la foule, je pense à Tom, je suis contente d’avoir gagné et obtenu qu’il parte en premier, ça m’évitera de trouver un prétexte pour disparaître sans qu’il s’en aperçoive, afin qu’il n’ait pas le temps de me suivre, et que je ne doive pas vérifier à chaque coin de rues que sa silhouette de limace solitaire ne se faufile dans mon orbite. Avant de passer le sas d’entrée du bar, je me retourne une dernière fois. Tom s’est assis ailleurs, il cherche la compagnie d’un nouveau groupe de filles. Ce sont des filles de Dublin, elles chantent en faisant naître des faisceaux d’étincelles à chaque mouvement de tissu de leurs habits. Elles n’ont pas un seul regard pour lui.

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