Lorsque nous avions dix-sept ans, une de nos activités favorites, à mon premier amoureux et à moi, c’était de faire des promenades dans les banlieues bourgeoises. À Bruxelles, notre quartier préféré, c’était Rhode-Saint-Genèse, parce que c’était de l’autre côté du bois, qu’on pouvait facilement y faire une boucle en suivant l’itinéraire du bus 43 et qu’il y avait vraiment beaucoup de grosses baraques. L’excursion présentait tous les charmes de la sortie du dimanche, car pour arriver jusqu’à la Chaussée de Waterloo, à l’entrée de Rhode, nous commencions par une franchement plus saine et moins douteuse balade dans la Forêt de Soignes. Nous dépassions les sentiers de l’hippodrome, entrions dans la hêtraie-cathédrale avec ses tapis de faînes et de mousse, de boue et de feuilles de noisetier, parmi les étangs et les foulques, les buses et les pouillots siffleurs, les glands et les cabanes de scout, arrivions vers la commune avec beaucoup de superbe, les pieds crottés, et les joues roses.
À Rhode-Saint-Genèse, les rues portent des noms d’arbres et de repos : avenue des Chênes, des Trembles, des Châtaigniers, des Buissons, des Bécasses, des Faisans, des Alouettes, des Chevreuils et du Bon-Air. Nous débarquions dans les avenues vides avec tout l’orgueil de notre jeunesse, bien déterminés à nous moquer de ces riches qui nous semblaient très loin de notre condition, à observer leurs maisons et à se demander qui avait la plus grosse, trouvions tous les chiens moches et leurs propriétaires aussi, on parlait même de nos virées dominicales comme de véritables safaris. Il ne me venait pas à l’esprit, à l’époque, d’interroger ce qui motivait ma méchanceté d’alors ni de prendre la mesure de l’écart microscopique qui me séparait de ces grosses habitations de plain-pied – nous étions jeunes et fougueux, avec un cœur révolté et amoureux, nous nous croyions différents.
Les années ont passé et j’ai conservé, je l’avoue, une espèce de passion indiscrète pour les banlieues bourgeoises, et plus généralement pour ces promenades que j’aurais volontiers qualifiée de sociologiques si elles ne se faisaient pas toujours avec mon œil biaisé et inexpert. Lorsque je me promène, j’aime regarder par la fenêtre des gens, l’état de leur plafond, le positionnement des bibliothèques, la couleur des canapés et la peinture du salon, les décorations qu’ils suspendent aux lucarnes, espère souvent y apercevoir quelqu’un vivre, faire l’amour, être nu – et, bien sûr, cela arrive bien trop rarement.
Il était temps que j’élargisse mes horizons dublinois, que je me frotte aux vies imaginaires de ceux qui y vivent bien, c’est-à-dire loin du centre. J’ai décidé de longer la mer, côté est, à la suite d’un post Reddit où quelqu’un s’interrogeait sur le désintérêt des touristes pour les petites villes côtières de la banlieue. À cette remarque, dans laquelle l’utilisatrice mentionnait Blackrock, Bray, Dun Laoghaire, Dalkey, un autre internaute répondait : hearing those names enough to smell old money’s perfume. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre, le rendez-vous était pris.
Levée de bonne heure, comme toujours, j’ai observé avec émerveillement le soleil se lever sur la Liffey, déjà un peu nostalgique d’un retour en France qui n’aurait lieu que le lendemain. Fidèle aux lieux plus qu’aux humains, j’ai marché sans réfléchir jusqu’à ma station de DART préférée, Tara Street, dont le pont de fer est juché entre deux immeubles décrépis, et ai pris mon billet avec la nonchalance de ceux à qui on la fait pas, qui ont l’habitude, merci. Et je suis montée dans mon wagon vert et branlant en mangeant mon porridge.
S’il est un incipit de la littérature mondiale dont j’ai toujours eu du mal à comprendre le succès et la postérité, c’est bien celui avec lequel Tolstoï choisit d’ouvrir son – pourtant merveilleux – Anna Karénine. J’étais à peine pubère que l’idée selon laquelle « toutes les familles heureuses se ressemblent, mais [que] chaque famille malheureuse [l’était] à sa façon » me semblait bête, antilittéraire, et fausse par-dessus le marché. Il me semblait même, à vrai dire, qu’il aurait fallu inverser la proposition – et c’est ce que fera bien plus tard Nabokov dans Ada, d’ailleurs. Quoiqu’il en soit, il s »avère que le fameux incipit recèle sa part de vérité, puisqu’il a été érigé en véritable principe, celui-ci s’appliquant à toute une série de disciplines scientifiques (de la biologie à la thermodynamique, en passant par les mathématiques du chaos), et qu’à peine sortie de la station de train de Blackrock je suis frappée par l’évidence que le dicton peut aussi s’appliquer aux villes. Toutes les banlieues bourgeoises se ressemblent.
La plus troublante question à laquelle est confronté le voyageur de tout bord, propice au vertige et à d’incessantes ruminations préoccupées, est celle de la possibilité de notre regard à appréhender des réalités neuves avec son regard à lui, qui ne l’est jamais. Alors que je remonte la ruelle en lacet qui mène de la gare au minuscule centre-ville, il est neuf heures du matin, et je tombe nez à nez avec un charmant coffee shop à la devanture crème et dont le nom, SEPTEMBER, sobre, efficace, intuitif, est typographié en lettres d’imprimeries. Sur la terrasse en bois décapé, deux femmes d’âge mur boivent un Chaï latte dans de grosses tasses rondes en faïence artisanale. Elles portent de beaux manteaux beige et blanc, et à leurs pieds leurs trois chiens, deux spitz nains et un épagneul, frétillent de la queue en prenant un bain de soleil. Parvenue sur Main Street, le reste des échoppes ne surprendra pas plus : au rez-de-chaussée des maisons et autres bâtisses néo-industrielles se succèdent boutiques de créateurs, caves à vin, concept-stores et autres enseignes de produits de soin bio et homéopathiques. Les cafés ont pour la plupart une terrasse vue mer, et – comme à Paris – un nom percutant, dans le vent, souvent monosyllabique. Les façades sont en briques rouge, chatoyantes, bien entretenues.
Dans la périphérie dublinoise, comme dans toutes les banlieues bourgeoises, l’argent n’empêche pas la prolifération des lieux dits artsy, délicieusement subversifs, d’une avant-garde agréable, et lisse. Souvent, ces zones de création, probablement par mesure de précaution, car il ne faudrait tout de même pas que ça déborde, merde, sont encloses dans des carrés urbains auxquels ont donne le nom de marché, du miel à nos oreilles prudentes et convenues. Ainsi du Camden Market londonien qui, désormais bien loin de la dynamite créative qu’il fut à la fin du vingtième siècle, est désormais infesté par les Starbucks, baraques de street-food où n’importe quoi est garni de raclette et magasins vintage hors de prix. Le Blackrock Market est plus modeste, plus petit, mais on y trouve malgré tout ce résidu de bonne volonté alternative, avec un carré de garages où se côtoient une créatrice de bijoux, un fromager, un antiquaire, un restaurant vegan, et une estrade pour les évènements de Live Music. J’ai fait le tour en trente seconde, sans intérêt, mais je souris en le quittant quand même, parce que ces lieux, il faut bien le dire, sont exactement modelés sur le périmètre de ma vie ; et que sur le mur de la porte piétonne il y a une affiche de « La Chenille qui fait des trous » et un gros tag Free Palestine.
En avançant vers le front de mer, dont la promenade est bordée par une succession de demeures victoriennes aux frontispices pastels, et charmants, je continue à penser avec cette persistance à cette histoire d’incipit. Parvenue à Monkstown, sont venues se confondre dans mon esprit les odeurs et les sensations de Knokke[1], des Hamptons, de Trouville : impression tenace de me promener dans un spectre de variations côtières, où les routes sont propres, les gens aussi, tout éloignés qu’ils sont de la crasse des villes, avec des jolies maisons blanche, crème, lilas, beiges, jaune poussin, où il y a des manèges pour enfants et des musées maritimes, où l’on se promène le dimanche en famille sur la Pier en achetant des beignets et du poisson frit, où tout ne cesse d’abonder dans le sens de mon mépris. Pourtant – je regarde et j’ai le cœur qui sautille, j’écoute Georges Steiner sur Seapoint Avenue, je grignote des raisins secs au yaourt, je rechigne à admettre que ce faste me plait, que je trouve tout ça très confortable et très joli.
C’est gonflée par ces sentiments ambivalents, auxquels il faudrait rajouter l’effet que me procure toujours la proximité avec l’eau, que je décide de traverser Dun Laoghaire sans un regard pour les multiples restaurants du centre-ville. Je longe le port en caressant les chats persans, prends en photo les fresques de frégates, de marins et de goëlands qui ornent les maisons à l’angle de Wellington Street, dessine des pubs aux devantures violines, m’installe sur un banc pour observer et prendre des notes – reliquats de fête foraines, acacias étonnants au bord de l’eau, statues en bronze de révolutionnaires nationaux, glaciers déserts à côté des parkings ; puis reprend ma route paisiblement, en prenant enfin le temps de répondre à Michaël, qui me manque soudain beaucoup.
Après Dun Laoghaire, l’atmosphère le long du front de mer se fait plus tranquille : quelques vieux, coriaces, se baignent dans l’eau glacée de la baie de Dublin, et des adolescents sont accrochés à des bouts de rocher où ils regardent la mer en fumant des cigarettes. D’énormes bâtisses font face à la mer, avec leurs allures de château et leurs vastes terrasses panoramique. Je grimpe vers Killiney Hill, m’avance définitivement vers Dalkey, mes écouteurs m’ont lâché, comme toujours lorsqu’il faut que je réfléchisse, alors pour me distraire je démarre un ambitieux projet d’inventaire des décorations de noël croisées sur mon chemin, les grelots de la nativité grouillent, rubans rouge à toutes les portes, en satin, en feutrine, couronnes de gui ornementées, airelles aux encornures, les petites filles portent des souliers pourpres et vernis, les jeunes hommes des pulls verts, les clubs de marche de mamies des bonnets de lutin, par les fenêtres je compare la hauteur des sapins, titanesques, monstrueux, on aurait peur qu’il ne tombe sur les tables en bois sombre, ils sont naturels, artificiels, verts, noirs, obscurs, il y a des guirlandes sur les encadrures de porte, parfois même sur les toits, les vitrines des magasins affichent toutes à leur manière un clinquant lettrage Merry Christmas, d’énormes boules de noël sont suspendues aux branches des arbres, et je croise même un petit cottage au toit en chaume dont la devanture indique Santa Claus Post Office, impossible de savoir ce que ce lieu devient une fois l’hiver passé, je remonte l’Ulverton Road, je suis parvenue à Dalkey.
À ce stade, je marche depuis quatre heures, doucement, en faisant des pauses, méditant mes dernières ébullitions causées par des romances incertaines. Le sel et le vent m’ont donné faim et je comprend au premier restaurant que je croise que l’opération risque d’être compliquée : les fenêtres sont subtilement teintées, et à mes pieds le revêtement de route est soyeux comme un tapis. Le plat le moins cher de la carte est à 28 euros. Même si j’en avais eu les moyens, je ne serais pas rentrée, je ne voulais pas qu’on nous regarde, moi, mon pantalon tâché et mon sac noirâtre à force d’avoir trainé par terre. Le voyeuriste vu, c’était un comble, mais je ne m’en sentais pas la force alors j’ai continué à avancer.
Ainsi en ira-t-il de tous les restaurants du cossu centre-ville, j’en viens presque à regretter mes médisances sur le marché de Blackrock. Même le Supervalu est habillé d’une sobre peinture noire et le nom de la chaîne de grande distribution est affichée en lettres d’or. Bien sûr, le rayon bio, flocons d’avoine, protéiné, healthy, cassez-vous de là avec votre graisse mal placée et votre volonté de narval, empiète sur le rayon chips. Me voilà donc contrainte à abandonner mes rêves de Soup of the Day et Brown Bread dans un pub du bord de mer qui flaire le pas cher et l’authentique. Je me rabats sur un sandwich aux œufs, et une eau aromatisée au cassis. J’irai manger sur le port, entre deux voiliers retournés, avec les goélands. Quand je sors de la supérette, une grande femme en manteau de fourrure me bouscule tandis qu’elle se dispute au téléphone avec j’ignore-qui au sujet d’une personne que non, vraiment, elle ne veut pas inviter à noël, lad, I couldn’t bare having him on my turkey.
Lorsque je trouve mon coin idéal, ma petite niche, je m’installe dos à la ville, sur un quai réservé aux membres du club d’aviron local. Le ciel est dégagé et – mis à part les murmures maternels de la marée -, il n’y a pas un bruit. J’aurai passé beaucoup de temps sur ce caillou surélevé de Colliemore Harbour, à dessiner les îles Dalkey et l’église Saint Begnet qui s’y dresse. Évidemment : une ruine.
Le reste de ma promenade, je l’ai passée à regarder la mer plutôt que ces grandes maisons dont je ne savais rien, dépassant avec un désintérêt total Iniscorrig, anciennement maison la plus chère du comté. Finalement, toute cette richesse silencieuse ne me disait plus rien, pas même ce sentiment d’étrangeté qui ne peut naître que du contact avec une chose qui nous est lointaine mais que nous reconnaissons pourtant – et c’est bien de cette reconnaissance, et de celle-ci uniquement, que peut naître l’inquiétude. J’ai échoué passé seize heures sur une plage, où j’ai regardé le soleil se coucher sur une mer grise, et plate. Des couples se tenaient la main, leurs manteaux se soulevant avec la brise ; certains faisaient des blagues et riaient très fort, beaucoup promenaient leurs chiens, que je trouvais moches, mais moins, et leurs maîtres aussi ; il y avait des enfants avec des épuisettes, des seaux, des râteaux, des pelles, ça m’a étonné parce qu’il n’y avait ni sable ni crevettes, mais qu’est-ce-que j’en savais, moi, dans le fond ; certains, à mon instar, étaient accroupis sur les galets, à regarder le monde tourner ; d’autres, encore, faisaient les cent pas sur la rive, le cerveau plein de questions dont j’ignorais la teneur. Derrière moi, il y avait un parc, et derrière le parc, la gare, et derrière la gare – une cité ouvrière. Le monde était redevenu normal. Il commençait à faire noir. Il était temps de rentrer.
[1] https://www.frustrationmagazine.fr/le-zoute-plongee-au-coeur-de-la-belgique-bourgeoise/
