Le Cri de joie de l’enfant des Belles-Lettres

Tentative poétique

1. Assieds toi près de moi, sur la moquette, empilure et pelades, formidable plasticité qui me ressemble. Je voudrais te déclarer ma flamme et, te confessant mon amour fou, je m’embraserai face à toi. Vois-tu, mon orgueil m’interdit de le dire, mais j’ai toujours regardé les êtres capables de légèreté avec une certaine envie : moi, la beauté et la vie m’ont toujours traversée, boursouflée, je suis
de la plasticine,
& le moucheron emporté par le vent & le grain de sable gobé par les grenouilles, franchement,
c’est intenable, j’en veux plus
de cet état de pâte à pain
que les effleurements autant que les coups de bottes déforment et impriment,
je vais m’encastrer toute seule comme une grande dans le four,
& de ce talent qu’on m’a donné faire quelque chose de grandiose ce matin.

2. Au banquet de ma nuit, j’inviterai des figures interlopes et hétéroclites, vous vous assoirez à ma table et, ayant cet honneur, vous verrez défiler Virginia Woolf à l’œil de verre, le pharmacien de Madame Emma (ah, Emma, lui va crever seul comme un chien et cette pute qui lui survivra ! Adieu, Flaubert, et bon vent, le long des fleuves troubles où se disloquent les carcasses), les trois filles du roi Lear, les amateurs de bon mots, la chèvre de Monsieur Seguin en grelots et en chemise, elle sera fendue de jouissance la biquette, libérée par ses sapins, vous n’en croirez pas vos yeux, il y aura les missives de Pouchkine sans Pouchkine, et Ovide ramené à la forme d’un orignal. En bout de table, on verra Léon Bloy qui fera le guignol, tiens. Je l’affublerai d’un chapeau à clochettes, d’une collerette et d’une mouche de marquise sur la joue gauche. Il sera drolatique, excessif, immense, pamphlétaire,
allez Léon,
Fais le méchant!
Crie pour nous. Crie pour moi et ma colère. Donne à la brioche crue du bout de table un peu du temps, de la chaleur et du levain que le mot procure. Observez la boursouflure et les renflements que trahissent l’affaissement des sables,
le raisin déborde de la coupole
et les vignes se décuplent dans le péristyle,
des chiennes gestantes se sont allongées à mes pieds,
images coriaces, vieilles copines,
bondissez sur cette brise surannée qui se disperse dans le temple des belles-lettres,
incisez le bordereau, j’ai la gorge bourrée de linge sale,
de gravillons et de sanglots. Les brisures m’ont coupé le souffle j’ai
pris un bain très long ce jour-là,
et de ma nudité j’ai accompagné le ciseau.
Allez, Léon! fais moi danser.
Je vais souder ma peau au palimpseste des peaux, je serai
la reine d’un royaume pourfendu de pervenches,
de fougères et de crème à l’anis, je serai
légère comme le soupir que le dernier amant a posé sur mon épaule. Après quoi, il a claqué la porte et il est parti.

 

3. Petite, j’ai pu passer mes récréations à la bibliothèque de l’école parce que j’avais les amis qui me le permettaient, Dieu m’en préserve. Sécurisée des méchancetés, j’ai pris la poussière sur les rayons, reçu la lumière qui s’écoulait de l’opacité des vitres, joué au gendarme et au voleur sur ma branche, ça y est, je suis
un rossignol. & à défaut d’être embrassée lorsqu’on m’a eue, j’ai fait tremper mes frontières dans le grand bain chaud. Je me suis désagrégée puis dissoute, vous
trempez vos lèvres dans la vasque et découvrez que
l’eau dans laquelle je repose a désormais un goût de forêts,
de schiste érodé par les siècles, de miel,
& de sucre. Je me suis transformée, je suis devenue l’océan et la goutte, tous les états vivants du possible, eh, Léon, t’as vu ? Elle était comment ta coupe de vin ? Tu rayonnes depuis que t’as bu de ce suc. Joue avec moi.
Joue avec moi
encore. J’ai pris le temps d’être virtuelle, je suis archéologue, exotique, j’ai rasé les ramures, je suis l’espace et le temps, le secret le tombeau j’ai
joué aux cartes hier avec Ferdinand de Saussure.
Parle moi à nouveau de cette littérature sans splendeur, des plongeons cosmogoniques dans le limon, je suis Suzanne et Daphné, j’ai attrapé le roi par le col,
puis j’ai armé les cygnes.
Dans les replis tendres, j’ai logé mon échine et mon cou,
pressenti les odeurs, traversé des fleuves secs,
fait fleurir les magnolias sur le boulevard j’ai
porté vos chapeaux trituré le fond du sac, ça fait plus de deux mille ans
que mes mains baignent dans la lumière et la bauge.
J’ai épluché les catalogues, sorti la loupe. J’adorais les dictionnaires, j’étais divine, j’inventais les mots. Je suis devenue portuaire, spécialisée, naturiste, libertine, étymologique, sans histoire et toutes les histoires à la fois, tu fais ton petit chemin dans ton lexique et, désormais,
c’est mon ombre que tu retrouves à chaque entrée.

4. Il paraît que l’homme est à jamais responsable des abus que son œuvre provoque, donnez moi les fléchettes, les confettis, et les ballons, brisez le cadre du miroir, cassez-vous de ma fête. J’ai frôlé la surface de tous les domaines du monde, j’ai des semelles de vent, je suis brillante, je suis Mercure, je suis Rimbaud. Espèce de chipie, sale voleuse, reviens là avec tes bras chargés de lingots. J’ai gobé les piécettes, regardé vos idées, séparé le bon grain de l’ivraie, puis dans l’eau du bain j’ai tout recraché (eh, les deux là-bas, au fond de la salle, Gustave et Léon, buvez la lie de la cruche, rejoignez le Jardin des Supplices avec le mandarinier en son centre, abdiquez face au soleil, faites vous une raison, rentrez dans la ronde qu’opère le tournoiement de mon jupon). À défaut d’être l’épée, je serai la chair que l’on transperce, je serai tous ceux dont j’ai bu les paroles à grandes goulées, et dans le trou de mes hanches je serai désormais tous ceux que j’ai recueillis dans la foulée.

 

5. J’ai réuni mes auditeurs sur des bateaux de fleurs qui traversaient des ruisseaux j’ai
arboré un œil sage et aux oiseaux donné des graines à manger
& viens ici, repose toi
dans le giron d’aube où mes mots se tapissent. Savais-tu que c’est exactement dans cet interstice où stagnent les eaux
que s’ouvrent et se referment les grands yeux jaunes
de l’érotisme et du mensonge?
& que j’ai écarquillé les deux paupières dans la foulée,
& que j’ai fourré mon poing dans ses lèvres & que ça les a fait crier,
qu’après ça ils ont baptisé les couleurs et que la musique s’est enclenchée, &
qu’à ce silence violenté, roué de coups, une méchanceté de fantassin, vraiment,
& qu’à ce silence ils ont donné des trous.
Mais moi je t’aime, silence, petite gelée de vide du fond des branches,
& que je te chanterai des chansons,
& qu’on se lancera à la poursuite des adieux,
& qu’à ton arbre je suspendrai une balançoire,
des adjectifs en deux syllabes, & les légendes qu’un jour mon nom nourriront.
Ils seront là, les irrévérencieux du verbe,
vieilles canailles, vrais corsaires! comme des paresseux,
accrochés à leur liane, immobiles, ils attendent, langue tendue
la goutte d’eau qui s’échappera de ma bouche.
Je t’aime, petit arbrisseau.

6. On n’a de cesse d’être heurté par les déceptions, franchement, Virginia, toi sur la droite, qui chérissait ton père le plus, pâte à pain, on reprendra bien un peu de gâteau. Sur la digue de Malo-les-Bains, alors que je suis lovée dans un bourrelet de dune, marée d’or, édredons trimégistes, un philologue déclare sur France Culture que si les femmes n’ont pas de talent, c’est que la vie à enfanter est pour elles la plus belle des créations,
inévitablement. Léon a vidé les bouteilles de Bourgogne, il s’est assoupi sur un canapé, et j’ai remonté ma couverture sur son menton. J’avais les seins nus et des perles d’huître partout sur les hanches, j’ai pris le philologue dans mes bras et ai allongé son petit corps maigre sur la barque des quatre saisons. Il m’a demandé ce que ça donnait, l’écriture du deuxième roman, c’est pas si simple pas vrai, et je lui ai donné raison. Avec la coutille que je cachais sous l’aisselle, j’ai dénudé le vieil homme, tout ensemble nous avons
agité nos mains autour de son flanc,
gravé des symboles, déplié les étymons. Alors, cette langue,
et l’innocence qu’il faut pour s’y jeter, le
nid de serpent qui s’y cache et la guêpière rouge,
les vieux chênes et les chiens de bourgeois moi j’ai
déblanchi ma pudeur à chaque étoile que la nuit me donnait,
brossé mes dents à la javel et au produit anti-poux;
j’ai fait germer des communautés entières sous mes oreilles,
offert des roses à personne mais des rosiers à la foule,
avec les pommes de pin du bois de Hal j’ai fabriqué les bilboquets puis
j’ai flatté le philologue, c’était facile comme toujours. Et je l’ai ramené dans ma couche,
le soleil se dilatait le vent s’infiltrait dans la moustiquaire j’avais
à peine effleuré sa cuisse qu’il s’était mis à déclamer tous les poèmes qu’il savait.

7. Buvez de cette liqueur, dévorez les fruits, consolidez vous avec cette vigne, bon dieu ! La guerre de la  littérature est un massacre sans morts, une heureuse escarmouche, luttez pour l’idée et pour le son, reliez moi aux choses et les choses aux abstractions, mais n’ôtez pas l’esprit de vos ficelles, car les choses ne vibrent pas sans vibration, faites s’entrechoquer les fanaux et claquer les voilettes sur vos langues. Le soir s’allonge et c’est ivre que je plongerai dans les cuves, je rejoins les ours de la chaumière sous leurs couvertures, c’est décidé tu seras
mon meilleur ami!
demande à cette femme si son père est celui qui portera ton nom,
& la longueur des câbles qu’elle jette d’un vide à un autre. Joue avec moi,
joue avec moi, nous serons par-delà des vallées d’oliviers et d’argile, en équilibre, nous serons
fous et ivres comme des chevaux, sur le dos d’hirondelles qui porteront la bonne nouvelle dans leur bec.
La nuit finira d’engloutir nos dernières lanternes et là, sur le rebord d’autoroute où nous nous tenons, je t’offrirai un baiser sur les lèvres,
puis je fourrerai mes doigts dans ta bouche. On s’amuse bien.
Le silence est de mise, désormais, et ma robe est tombée sur le parquet.
Mes poèmes ce sont des bouquets de fleurs
tais toi lorsque tu t’agenouilles
pour en renifler le parfum.

8. Gamine du banc des lettres, attrapeuse de papillons, collectionneuse, monomaniaque. Regarde le soleil, brûle les  tétines et ta rétine brûlera. Observe les brasiers que je déploie avec mon souffle, et la paix d’amande et de prairies qui s’en dégage. Sur la balance du jugement, j’affronterai la plume avec des boulets aux chevilles dans l’envol.
Je me suis approché de la marmite des mots et je l’ai prise dans mes deux bras, puis je me suis jetée dans la tourbe et j’ai saisi le poignard. Du couteau j’ai fendu mes entrailles, et de cette fente s’est échappé un rire monstrueux ; puis de ce rire a jailli un cri grand comme le monde, plein de colère, de poésie, d’enfance et de joie.
Ce matin, je me réveille et
je serai sublime,
je serai sublime.
C’est le matin, je me réveille et
je serai
sublime.

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