Tentative d’épuisement du secteur 2 de Marseille

Tentative ethnographique

De ma vie, je ne crois pas avoir autant fait et défait ma valise que ces dernières semaines. Passée la belle période des salons et des rencontres, il semblerait que je ne puisse plus vivre sans ce goût exaltant des voies ferrées et des faux départs. Je ne suis pas encore partie de Dunkerque que je suis déjà triste, j’ai encore une botte dans ma chambre d’hôtel que je prends mes billets pour partir à Marseille la semaine suivante, et plus je jette Karénine dans les bras de mes amies moins j’en éprouve de remords.

À Marseille, il y a Sacha, mais il y a aussi mon amie Manon. Lorsque j’arrive à Saint Charles, épuisée par une longue journée qui a débuté par le dépôt de mon chat chez sa babysitter du week-end et des kilomètres de vaisselle à récurer, toujours, puis par un long trajet à côté d’un entrepreneur marseillais bavard qui refuse de me laisser manger mon sandwich en paix (attends, mais la superficie de ton appart’ à Paris c’est une dinguerie ! et elle est où, cette foutue prise que j’ai payé en option ? ah, toi aussi t’as acheté un wrap végé de couillon, regarde la voisine là-bas, elle fait comme toi, elle te copie ! et alors, t’en as vendu combien des exemplaires de ton roman ?), Manon m’attends au bout du quai, un mince sourire sur les lèvres, comme mes parents à la sortie des portiques de l’aéroport quand j’étais enfant. Il est vingt-trois heures trente passée, et Google Maps ment, à cette heure-là les métros ne roulent plus, il faut être marseillais pour le savoir, ça tombe bien Manon l’est fraîchement.

C’est donc avec mon sac de randonnée sur le dos que nous entamons la longue marche qui nous mènera de la gare à son appartement sur les hauteurs de Bompard. Cette première balade, qui nous fit passer par le Vieux-Port puis par les pentes de Saint-Victor et les ruelles entortillées du quartier d’Endoume, donnera le ton à ce week-end que je lui ai imposé en y mettant, je dois le dire, bien peu de formes.

Manon est géographe, et entame la phase de terrain de sa thèse au sujet des lieux de solidarité alimentaire. C’est avec enthousiasme, donc, qu’elle m’annonce que notre journée de mardi sera consacrée à une promenade ethnographique du secteur 2 de Marseille, c’est-à-dire les 4ème et 5ème arrondissements. Ayant peu de marge de manœuvre au sujet d’un possible refus quant aux activités qu’elle me propose, vu la nonchalance avec laquelle je lui ai annoncé, à peine une semaine auparavant, que je viendrais la voir du 11 au 14, il est heureux que l’activité m’ait immédiatement parlé au cœur. Par chance, il se trouve que j’adore marcher (une activité, on en conviendra, saine et peu coûteuse) et, rapidement, nous nous disons que de la confrontation de nos points de vues dans la balade pourra peut-être donner lieu à quelque chose d’intéressant. N’ayant, en termes de formation sociologique, qu’une licence inachevée dans les poches à cause de ce foutu cours de statistique, mon regard se trouve libéré de toute injonction à l’exactitude : qu’il me soit donc permis de retranscrire ici un peu de cette longue marche que nous avait faite, avec tout ce que mon œil fut capable de pécher, et la sensorialité et les émotions qui l’obstruent. Manon, voici pour toi la retranscription de ce que j’ai vu le long de ces heures où, côte à côte, nous avons arpenté les rues du secteur 2 de cette ville que j’aime tant.

*

J’aperçois, à travers la vitre du bus, le cours Honoré-d’Estienne-d’Orves lorsque maman m’appelle pour me demander si je me sens mieux, et pour me recommander de me pencher sur le protocole Six’C. Elle m’explique rapidement : c’est une série d’étapes de secours psychologique d’urgence, tu verras, c’est super, l’armée israélienne a créé ça pour la gestion des traumatismes émotionnels violents, ça fonctionne grâce au recalibrage cognitif immédiat, type : donnez-moi votre téléphone, est-ce que vous pouvez appeler l’un de vos parents, on te donne une tâche, tu vois. Je crois que ça pourrait t’aider, ma bulle. Tu regarderas? Nous arrivons dans les sous-sols encrassés du métro lorsque je raccroche, engluée par la honte. Après avoir payé 5 euros à la consigne de la gare, où un adolescent jette mon sac à dos dans un bac sans même m’avoir dit bonjour, Manon et moi descendons les escaliers monumentaux de Saint Charles sous un soleil radieux. C’est plus fort que moi, je prends l’activité très au sérieux, je préviens : je risque de prendre des notes sur mon téléphone, de prendre beaucoup de photos. Sur le parking de la rue des Abeilles, je consigne avec un soin de bonne élève : odeur pisse essence poussière résine soleil froid, alors même que ce parfum est celui de tous les abords de gare.

La méthode de Manon, puisque sa démarche est celle d’une scientifique, est rigoureusement réglée et implique une préparation préalable à laquelle je me soumet de bon cœur. La veille, elle a tracé sur une carte notre  itinéraire du jour, en délimitant celui-ci grâce aux lieux de solidarité alimentaire repérés en amont. Un seul, ce jour-là, m’explique-t-elle alors que nous commençons à monter le boulevard Voltaire. Il ne lui faudra, pourtant, que cinq cent mètres pour repérer sur le flanc d’une carrosserie un panneau indiquant un jardin partagé qui avait échappé à ses recherches de la veille. J’aime Manon pour beaucoup de raisons, dont l’acuité du regard n’est qu’une parmi d’autres – de mon côté, les crises de panique que je multiplie ces derniers jours me laissent dans un permanent état d’angoisse et de brouillard, qui ne me permet d’aborder le monde que dans une déferlante sensorielle que je maîtrise mal.

Nous montons, les poignets agrippés aux anses de nos sacs à dos, comme des archéologues dans les jungles humides qui précèdent la découverte des temples. Les immeubles se succèdent sans accroc, et à leur pied un éventail de commerces de proximité dont la profusion étonne – garages automobiles, pharmacies, bar à vol-au-vent, marchand de CBD, traiteur, super U, fleuriste, primeur, boucheries halal, ongleries, tracts appelant à la libération du leader kurde Abdallah Öcalan sur la vitre d’un maroquinier, épicerie fine, revendeur de coccinelles et, partout, des tags Irish Ba. Le soleil de janvier est froid, incolore, sans bulbes, les rues ne dégagent rien, pas même l’ombre d’un platane. Il faudra attendre le rond-point de l’Observatoire pour que l’air se scinde et que les rues se dégagent. Nous rentrons dans le quatrième arrondissement. Entre les immeubles, il y a des trous maintenant.

On croise un drapeau corse sur la vitre latérale d’une pizzeria. Sur le mur d’un bâtiment, mon œil percute une inscription sombre, résineuse, affirmant : Les contradictions s’exacerbent ! L’avenue est large, les appartements se hissent sur quatre, cinq, six étages, le spectre du décrépi se déploie sur les façades. De temps à autres, une percée s’opère entre les buildings et l’on peut voir en contre-bas, à travers les grillages, la mer et les rails de Saint Charles. Nous croisons des écopièges, des affiches pour une comédie musicale Elvis Presley qui sera jouée à Marseille le 15 de ce mois, par dizaine des scooters, des boucheries, des bar PMU et des EHPAD. Les habitations sont successivement anciennes, avec leur lot de volets blancs et de linge suspendu dans le vent froid, et parfois plus récente, à l’instar de ce lotissement que je prend en photo car il a été baptisé Super Beauvoir.

Avec Manon, on discute, il est évident que nous sommes dans un quartier tout ce qu’il y a de plus normal, rien à signaler sergent. Elle m’explique que l’un de ses collègues urbanistes a décelé dans le quartier un fort potentiel de gentrification, ce dont je m’étonne car le patrimoine architectural n’y est pas remarquable et que nous sommes assez loin de la mer, à présent. Je bois mon eau au magnésium, maman dit qu’une carence pourrait expliquer la résurgence des angoisses, et déglutit difficilement. Il me semble difficile d’imaginer, malgré la gentrification rampante de Marseille, que ce coin de la ville, si banal, puisse un jour se trouver constellé de parcelles associatives et autre bar à céréales. Mais si les laboratoires de géographes l’affirment, je ne peux qu’envisager de ma part un manque d’imagination criant vis-à-vis du potentiel de développement bourgeois de ces rues vides dans lesquelles je me traîne.

Cette perspective devient peu à peu plus prégnante alors que, après avoir fait un tour rapide des maisonnettes qui bordent l’autoroute, avec leur lot d’aboiements de chien, toboggans en plastique vieilli dans les microscopiques jardins et cabas de course gisant sur les trottoirs, nous nous engageons dans le quartier des Chartreux. J’aperçois, au loin, un centre de danse, un centre proposant des massages énergétiques pour nourrisson et  un salon de tatouage – et, si vieillottes soient les devantures, je ne peux plus nier le poids symbolique de leur présence.

Marseille portuaire, traversée, offerte, est une ville qui a inscrit au cœur de son âme la multiculturalité, les épousailles et le partage de l’espace. Cet aspect de son identité est particulièrement vif aux Chartreux, où les commerces changent d’allure – restaurant indien, espace santé & bien-être, polissage de bijoux et sertissage de pierres, snacks spécialisés dans le burger, pizzerias qui se font face, salons d’esthétique coiffure et lissage, grillades. Nous entrons dans un quartier d’églises réformées, l’une d’elle s’annonce modestement sur un panneau blanc où sont tracées, en lettres désuètes d’un bleu angélique les mots Église de la lumière du monde. Entre les immeubles, des enfants jouent : c’est l’heure de la récréation du midi. Nous quittons l’avenue principale pour grimper sur les hauteurs, à la recherche d’un éco-lieu dont nous a parlé l’avant-veille, dans un bar du cours Julien, notre ami Thomas.

Après quelques mètres de pente se fait entendre le chant d’oisillons, et les cris des écoliers semblent désormais lointains, comme parvenus du fond d’une cuve. Des chapelets oscillent derrière la vitre des voitures, les rues sont paisibles, les branches sont calmes. Après quelques minutes d’errance se dresse face à nous le portail du Tiers-Lab des transitions, avec sur sa droite sa tirelire pour bouchons que l’on emportera au recyclage. Nous passons la porte, guidées par un panneau d’extérieur indiquant la direction de la guinguette solaire Le Présage. Dans le jardin, j’aperçois les premières narcisses poussées sur le sol. Nous ne sommes plus en ville. Dans la bastide, où nous ne pénètrerons pas, il y a des bureaux, un espace de coworking, un espace de formation, un café terrasse.

Manon et moi nous dirigeons au cœur du potager où un préfabriqué abrite la cantine du lieu, dont le menu est détaillé sur une ardoise. Dans l’assiette végétarienne, petite taille, 12 euros, que nous choisissons toutes les deux, il y a : du fenouil braisé à l’orange et à la sauce soja, une poêlée de navets et poireaux, une salade de pois chiches, orange et feta, des crudités, de la salade verte. À cela j’ajoute un fudge patate douce, caramel et chocolat noir. La serveuse est sympathique, elle porte les cheveux à la garçonne et un pull rouge. Après avoir pris notre prénom, elle nous invite à aller nous asseoir sur l’une des tables gigantesques – inutile de préciser qu’ici il n’y a pas de chaises, mais de banc, car le sens du collectif se cache dans les détails -, et nous explique qu’une fois nos assiettes prêtes elles nous appellera. Impression, soudain, d’avoir renversé l’espace-temps, d’être cette serveuse qui, hormis la coupe de cheveux et le soleil d’hiver qui l’inonde, aurait pu être moi prononçant cette exacte même phrase du comptoir de café derrière lequel je travaille.

Pour la première fois de la journée, et si fragile soit-elle, alors que j’ai timidement déposé à ma gauche mon manteau d’hiver et mon coupe-vent, je sens une certaine paix me gagner. Manon et moi avons les yeux à demi-clos, savourons le silence. Un frissonnement agite les buissons de sauge et de menthe ainsi que quelques maigres feuilles jaunes qui survivent sur les branchages. J’ai toujours pensé que mon degré de confiance en amour se jugeait à mon aisance à me tenir face à l’autre dans le silence. Manon et moi déjeunons en échangeant une poignée de mots à peine. Nous nous regardons, sourions parfois. J’ai toujours envie de pleurer mais ma nuque, un instant, se relâche.

Après un tour dans le cabanon où ont été installées les toilettes (sèches, évidemment, avec sur le sol en terre battue une petite coupelle où est mis à disposition tout un panel de protections hygiéniques) et avoir déposé notre vaisselle dans les bacs à plonge prévus à cet effet, nous quittons le tiers-lieu lieu en direction du 5ème arrondissement. Cette seconde partie de notre expédition démarre par un tour du parc Longchamp, dont les portails s’ouvrent sur un premier jardin collectif bordé de bruyère, de cactus, et de nichoirs pour oiseaux. À côté du parking, au niveau de l’entrée, se trouve une pancarte interdisant l’accès au jardin pour les chiens de 1re et de 2ème catégorie, pitbull, boerbull, staffs, rottweilers, tosa inus, et leurs propriétaires cela va de soi. À côté de l’affichette, quelqu’un a graffé rageusement : Paix aux chiens et à leurs maîtres ! Cessez de nous harceler ! puis, plus étonnant, et avec trois points d’exclamation plutôt qu’un : N’interdisez pas les pique-nique !!!

Nous rentrons dans le jardin en soulevant des nuages de poussière. N’ayant aucune image préalable de ce à quoi ressemble le parc Longchamp ni de son histoire, je m’étonne très vite de l’aspect désert et presque liminal, si ce n’était le soleil radieux qui inonde les pelouses, de ces étendues boisées et sinueuses où se cachent, enfilées les uns derrière les autres, des dizaines d’enclos en ferraille rouillée pour animaux sauvages. Dans ces cages belle époque, désertées par toute vie, la végétation a poussé sur les escaliers et les bassins dont l’on devine la silhouette ténue dans l’abandon. Dans certains, des animaux en résine, monumentaux, rouges, jaunes, verts, rappellent le souvenir d’un autre passé, où le parc fut un lieu d’éducation botanique et zoologique, mais aussi une ménagerie. Il y a des volières, une cage aux fauves, des banquises en béton pour des pingouins dont on se demande comment ils auraient pu survivre au soleil, des pavillons mauresques planqués dans le creux des buttes, des gloriettes, un kiosque à musique, des poubelles qui débordent d’ordure, des amoureux qui s’embrassent sur les bancs. Plus agréable encore pour moi, les arbres sont étiquetés, ce qui satisfait ma névrose actuelle au sujet des mots du monde, de la manière dont il est possible de s’en saisir sans les  laisser s’échapper. Je prends en photo les planchettes : sureaux noirs, buis, platanes, arbre à miel, palmiers du chili, micocouliers. Je suis tellement ravie que je frétille, et finis même par faire un câlin à un arbre – un grand mûrier.

Après avoir hésité à rentrer dans le parc à chien – très peu de temps en ce qui me concerne, car je nourris une crainte pour les canidés qui a tendance à empirer avec l’âge – et écouté les aboiements parvenus de derrière les bosquets, nous quittons le parc Longchamp en direction du quartier Cinq-Avenues, où j’insiste pour que nous fassions une incartade dans le tracé pour passer rue Marx Dormoy, où habitait avant sa mort ma belle-grand-mère, dans une superbe maison dont le hall à deux étages était surplombé d’une verrière. Arrivées au lieu-dit, le doute se confirme : la villa a aujourd’hui été transformée en AirBnb. Pour ne pas la heurter, j’abandonne mes velléités d’envoyer une photo du lieu à ma belle-mère.

L’atmosphère, de l’autre côté du parc, est radicalement différente : les trottoirs sont larges, les immeubles haussmanniens, les salons de coiffure appartiennent à des chaînes – Franck Provost, Jean-Louis David, Camille Albane -, on trouve moins de primeurs et plus de Carrefours, les salles de sport ne sont plus des Basic Fit mais s’affichent en lettres dorées sur un intérieur en feutre et en lumières douces, Social Sports Club, il y a un tram ; et, si l’on excepte la toujours importante profusion de tags, sur les portes en bois massifs, sur les façades du rez-de-chaussée, les immeubles sont blancs, crèmes, immaculés. On trouve des épiceries casher, des écoles de musique, des cercles privés de boulistes, des locaux proposant des ateliers de poterie pour enfant. Parfois, de derrière les façades, on aperçoit d’immenses cyprès, des morceaux de rosiers et le lilas dont les fleurs débordent sur la rue.

Nous parvenons à l’église Saint-Michel Archange, taguée sur les flancs de la nef, et je demande à Manon si nous pouvons la visiter. Immédiatement, je pressens une vie de quartier fortement axée autour de la paroisse, ce que semblent confirmer l’odonymie alentours – rue de l’Église, rue de l’Abbé, rue des Saint-Anges. Comme chaque fois que je pénètre un lieu saint, un sentiment de paix m’envahit tandis que j’observe la traînée douce laissée par les vitraux sur les stalles, la travée et les bancs de prière. À gauche du narthex, un présentoir a été installé comme une petite bibliothèque, où sont vendues vingt centimes des images à déposer dans le tronc des offrandes. L’une d’elles attire mon regard, car y est imprimée la photo d’une petite-fille, dont je découvre l’histoire : il s’agit d’Anne-Gabrielle Caron, décédée en 2010 à huit ans seulement des suites d’un cancer douloureux.

A l’intérieur du feuillet est raconté son combat et son inaltérable foi, avec pour preuves à l’appui des scans de son journal intime dans lesquels, de son écriture d’enfant, elle raconte combien elle souffre mais combien elle sait que Dieu l’accompagne, et espère que sa douleur permettra de sauver les autres. Le cas d’Anne-Gabrielle fait aujourd’hui l’objet d’une demande de procédure de béatification au sein du diocèse de Fréjus-Toulon.

J’en ressors un peu bouleversée, tandis que la brise fait s’agiter le feuillage des platanes. La fin de notre excursion ethnographique se rapproche doucement. Nous rasons le boulevard Chave, nous engageons dans les avenues, relevons les signes indiquant que nous avons changé de profil sociologique dans la spatialité : friperies vintages, ébénisterie moderne, bars dinatoires, artisans fleuristes, fromagerie, pâtisserie japonaise, café-librairie, restaurant syro-palestinien, enseigne vestimentaire au nom évocateur : La vie c’est fantastique, pourquoi tu la compliques ?, affichettes pour des spectacles de drag-queens, traiteurs, bistrots, ateliers de création textile. Par hasard, rue de l’Olivier, nous croisons Tony, le colocataire de Manon, négligemment adossé à son scooter, en pleine discussion avec des amis. Ils se tiennent à l’entrée d’un local vide, en pleins travaux : on nous explique qu’ils sont en train de monter un restaurant où l’on vendra des vinyles, c’est un concept alliant restauration et musique. Je ris sous cape, m’étonnant tout de même d’avoir réussi à croiser ce garçon à qui j’avais dit au revoir le matin même dans une ville faisant près de deux fois Paris et comptant plus de 900.000 habitants.

Notre trajet prend fin à l’entrée de l’Hôpital de la Conception où mourut le 10 novembre 1891, à l’âge de 37 ans, Arthur Rimbaud. Manon et moi nous asseyons à la terrasse d’un restaurant-brasserie à la façade jaune soleil, sur des tables nappées de vichy bleu.

À cause de ces foutues angoisses, j’essaye de diminuer le café et, alors même que je n’aime pas ça, j’imite Manon sans vergogne, je commande un chocolat chaud. Ma veste repose sur la chaise d’à côté, nous buvons tranquillement, puis je dessine pendant qu’elle prend des notes, recopie, souligne les détails, se remémore. À seize heures, il est temps de partir, je dois retourner à Saint Charles, aller chercher mon sac à la consigne. Je veux y aller à pieds, marcher encore un peu, demande à Manon si elle veut venir avec moi, elle me dit non. Plus tard, dans la soirée, elle a rendez-vous avec une collègue sociologue, pour prendre un verre, échanger au sujet de leurs terrains respectifs, discuter. C’est donc seule que je remonte le 5ème arrondissement en traversant La Plaine, ses œuvres murales et ses bars, la gorge un peu nouée.

J’aurais finalement réussi à pleurer dans le train, alors que mon wagon se met en branle sur un ciel rouge, profus, sanguin, immense. Sacha m’a écrit pour me souhaiter bon retour, la mer et la ville s’éloignent, et je m’effondre sur ma banquette, les jambes un peu usées. La vitre est fraîche, je prends le temps de dire au revoir à la poussière et aux toitures, en me concentrant sur le trajet humide et tortueux de la petite larme qui s’évade dans mon cou.

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