Extraction du minerai / Odyssée dans le ventre de la baleine

Tentative poétique

1. Nul ne sait ce qu’il se passe lorsqu’on cisèle la croûte des volcans, sinon Ovide ou Homère ou tout autre génie aveugle, non pas de n’avoir pas su voir mais bien d’avoir trop vu. Dans la théorie ésotérique, la fermeture de notre troisième œil
(mouvement similaire à la soudure de nos paupières face à l’amour où nos cils feront office de fil à coudre & ma pensée de chas & les frontières particulières de nos sensibilités de bonne glu pour s’assurer de l’épaisseur de la cire)
est une évolution nécessaire de notre conscience, inapte car trop plastique à recevoir toutes les informations sensibles émanant du grand magma du monde. Enfant, j’aimais tout particulièrement l’histoire de Jonas et la baleine, car son refus de Dieu, allant jusqu’à la profondeur du sommeil dans la tempête, l’avait conduit à pénétrer dans les entrailles des entrailles de la terre. Il disait non, et c’était radical – radical au point que son embarcation menait de céder et qu’il rêvait de sirènes de sel et de confire les tentacules du Léviathan dans la moutarde. Parce qu’il a choisi l’aveuglement trente-neuf fois, les flots le tirèrent trente-neuf pieds sous la mer, grand Borgne, petit chéri du cœur des hommes, les coraux ont germé dans sa bouche et il a des algues autour du crâne comme un bonnet de perles. Cette image m’a poursuivie,
lorsqu’après avoir vaincu Stromboli, Grand-Coquin et Gédéon, le petit pantin malhabile et fourbu par la découverte que langage sur l’île des Plaisirs tenait pour motif d’exil la puissance du mensonge, part sauver son Père en pénétrant les boyaux du monstre. Sur le lustre de la cornille, parapluie, k-ways rouges, ruses en fagots, on flatte le danger en lui taillant les dents, ouvrant la gueule à mains pleines et ainsi
dévoile tes secrets
laisse-moi skier sur le vernis caillouteux dont tu as recouvert ta langue,
& être inversement expulsée de ton gosier, comme un bébé refusant d’affronter sa naissance.
Alors, nous affréterons un petit canot rouge, tout droit tiré du grand bassin du Retiro,
& nous entamerons notre traversée du Léthé, ruisseau d’oubli, fleuve de chagrin,
& nous piocherons au hasard dans la hotte les chansons charmeuses & les couplets de courage qui bullent dans les mares vertes.
Arrivés dans le creux du ventre, alors que tout ne sera que débris d’os et vapeurs noires, je m’endormirai sur la carlingue, avec dans ma main les résonnances des refus qui me précèdent, et la main morte d’un petit pantin de bois.

2. Ca tombe bien, je navigue en PLEINE PÉRIODE DE REPLI POÉTIQUE, ai-je crié à M. alors qu’elle défonçait la porte de ma chambre à coups de pieds et cet écho est vieux de 13,6 milliards d’années. Rayonnement cosmique étiré d’une serrure à l’autre, je n’ai jamais passé la tête hors de ma couverture depuis lors. Lorsque je dévale les escaliers, résignée, sa face s’est décomposée sur l’oreiller comme de la confiture sur un mouchoir, une réunion de famille s’impose. Comme on a l’air très bête, d’un coup, tous les quatre, à apprendre ensemble que l’amour ne fait pas tout,
& qu’il est bien souvent encombrant comme un colis perdu que la poste nous impose,
je propose qu’on allume la télévision, c’est plus simple, et puis si vous voulez je peux aussi vous faire un petit spectacle. Je prends mon envol comme une gymnaste, rien ne m’empêchera de me dresser face à la tribune, brandissez les flambeaux, décrochez vos mâchoires, applaudissez moi, je me suis drapée du pouvoir des affabulations, je déposerai un peu de pâte à dormir sur vos narines et sur vos rétines s’il faut. J’ai eu le réflexe des parasites, pétales engluées, flamboyantes, je me suis enroulée autour des troncs d’arbre à vitesse éclair, ribambelle, ricochets, elle est embêtante cette situation, mais on ne va pas se laisser abattre. S’il faut, je creuserai les cimes avec des mots sur le fleuron de mon sabre. Je suis alerte, réactive, soldate,
j’ai l’impression de nager en eaux troubles
on m’aurait jeté dans un fagot d’étoiles que ce serait tout pareil,
& que malgré tous mes efforts, en face de moi, le cratère s’est ouvert pour engloutir ceux que j’aimais,
& que je suis restée là – penchée vers le bord, ni tout à fait prête au plongeon, ni tout à fait debout. Ca fait 13,6 milliards d’années que je suis figée au bord de ce gouffre plein de poussière, de morve et de boue, je suis immobile, ployée vers ce reflet de la lune comme un vieux roseau,
j’entends le cri gargouiller au fond du puit ça glougloute dans la mare et moi
j’ai mal au dos.

3. J’ai ouvert la bouche pour mordre ton épaule sans odeur, alors que tu venais de me tendre une chandelle pour éclairer mon errance sous l’aisselle du Roi-Monde. Un goéland dévorait un sac plastique échoué sous un pneu au pied des falaises maronnasses de la Hemingway Beach. À ce moment-là, ultime sursaut des ondes entrechoquées contre les rivets de ses entrailles, aimer dans la pourriture me semblait être une bonne solution antithétique contre la mort, je jouissais des poubelles de l’univers en collectionnant ses bibelots. Le souffle contenu par le sol s’est suspendu une seconde lorsque j’ai égréné le sable qui menaçait de se soudre à ta nuque, faisant rouler les billes du temps contre mes doigts pour les rendre à la mer, &
qu’à chaque fois que je t’épouillais de ta poussière je récitais des je t’aime comme on adresse des prières à son rosaire,
& que j’ai déposé des bouts d’ongles dans les fentes minuscules où sur ton crâne germaient les cheveux,
& qu’à ce moment-là, vraiment, le hurlement primordial s’est tu. Puis la colère de nos enfances s’est mise à gronder sous nos pieds, on a failli, tous les coups de pioche que j’avais donné à ma peau pour te permettre de me pénétrer se sont résorbés. On a jeté des bouteilles de vin au sol, allumé des feux de joie au cœur même du brasier, laissé couler la fureur que renfermaient les baies de la forêt dans le pli de nos chairs tendres, mimé des drames fantaisistes au pied d’idoles qui prenaient la forme d’artefacts en acajou, je m’en suis retournée à ma couverture propre, tissée de lingots et de silences contrits.
Une fois de plus, j’avais rouvert les avant-bras maigre de l’espérance avec une innocence qui force l’admiration. Puis j’ai quitté ta chambre avec peu d’affaires sur le dos, un baluchon crucifié sur la serpe, tandis que les éclats de ta tasse gisaient sur le sol, avec le reste de thé qui fumait sur le parquet.
Lorsque j’ai tourné le dos à ta rue, l’eau a débordé du sol, emportant dans sa tourmente les derniers épis qui avaient résisté à la pluie des moissons.

3. Lorsqu’on déchire les besaces, et que le glapissement des bêtes sauvages vient se mêler à la cacophonie de clochettes des petits sous tombés au sol, il est intéressant de constater que la main empoignant le couteau (désir perpétuel de pouvoir trancher la tête des choses avec une phrase de belle mise,
& d’ensuite appuyer du bout de la semelle sur la dépouille de réel qui sur une croûte de pavé expire son dernier souffle) est souvent celle d’une femme,
n’en déplaise à mes compères pourtant férus de mythologie & de littérature classique, dont ils vous parleront l’œil pénétré en n’oubliant jamais d’accompagner leurs verbiages académiques d’une référence à Heidegger bien sentie. De Pandore, on disait qu’elle avait reçu des cadeaux divins de la part de tous les dieux, des robes pour envouter où la chair de nacre se pârait des respirations salées qui fument des coquilles d’huître, des bandeaux d’or où venait se mêler le blé de lumière que transportait ses cheveux, des lunules taillées dans l’ivoire et les os de gazelle, des colliers à pampille où venaient se froisser la musculature nerveuse des forgerons, et des seins qui recelaient de savoir comme deux gourdes sur les trop hautes branches de la soif matérielle des hommes. Elle avait toute sa colère dans un unique écrin, et virtuellement le foie battant de Prométhée, on l’avait dotée
d’un caractère de chien
& de parole, c’est-à-dire d’un don pour charmer autant que pour dire des mensonges. Je persiste à croire que certains secrets valent mieux d’être gardés
jusqu’à ce que la cruche déborde de nos silences,
& que par nos yeux jaillisse ce vin résineux et des éclairs avivés par la crue. Quant à moi,
si je me jette dans le lac, j’échappe à toute possibilité de tracer les contours. Et vlan, la foule applaudit dans les tribunes, j’ai jeté sur le public mon bonnet à grelots et à chaque coup de marotte que j’ai donné sur le sol la terre a tremblé en faisant résonner dans les arènes le souffle largué par son écho.
Vous n’aurez pas mon discours,
vous n’aurez pas mon récit,
vous n’aurez pas mes secrets. Je suis devenue la tension de cette corde figée par les siècles,
cela fait 13,6 millions d’années que je suis rentrée dans la gueule du monstre.

4. Extraction du minerai avec des gants de plomb pour masquer l’imposture de mes poignets de plume. Je ne veux pas qu’on me voie pleurer et je ne veux plus qu’on me pleure,
désormais. Amateurs de l’apologue, passez votre chemin. J’ai tordu le poème jusqu’à la bouffonnerie,  j’ai battu son cuir et l’ai garni de plantes aromatiques rares, j’ai tressé des cordons de laine sur ses entournures, je l’ai fait tremper dans la saumure, j’ai griffé son col, je l’ai enrichi, embelli, décoré, orné, brodé,
il ne ressemble plus du tout à ce qu’il était avant.
Il est désormais planté au milieu de la scène, rutilant comme une dague,
miroir aux alouettes arrimé à la terre sèche,
vous plongez avec moi dans le terrier,
aveugles, assoiffés, bouffons de foire, muets,
et une fois que la chute vous aura fait connaître le goût du sol,
vous ne vous serez pas aperçu que votre corps a été amorti par la nasse qui vous a servi de parachute. Vous aurez fait le voyage dans la résille.
Vous ne me connaîtrez pas davantage.
Je porte un masque et une mantille, j’ai sauté hors de la barque,
je me suis jetée dans ces eaux noires comme des mûres et ai découvert les méandres de cet espace intermédiaire où se disputent le silence et les cris puis
j’ai disparu,
comme toujours.

5. Nous avançons vers le texte avec nos mains ligaturées par la conscience, ça tombe bien puisque je
navigue
EN PLEINE PÉRIODE DE REPLI POÉTIQUE. Hier encore, sur mon annulaire gauche, deuxième phalange, une fente s’est ouverte juste sous l’ongle – forme expérimentale de mysticisme, universalité du stigmate, tout ça à cause des gouttelettes de sang laissées sur le trottoir par la culpabilité d’un fugitif, chien le fugitif, me voilà sans peau à nouveau,
épluchée par mon dernier voyage interne comme du petit lait.
Tout cela me conduit à replacer ma mèche derrière l’oreille, l’épi fourchonne, je suis au pied du grand Chêne. Après avoir reversé dans l’urne toute la fatigue de la journée, elle m’apparaît dans un filet de soleil neuve comme une sardine si tôt disparue, c’est la Voix, le dernier bras ouvert dans lequel je me suis réfugiée. Nous conversons à propos du mal, devinons qu’il est impossible d’écrire sans blesser. Il faudrait remonter la pente, dévaler les escaliers à rebours (comme cette nuit
sous cette lune énorme qui fonçait droit sur moi pour
anéantir l’idée même du mouvement et, au passage, ma mélancolie)
retrouver le mythe originel de la première trahison
dans la communauté de langage à laquelle nous appartenons.
& L’homme nu a rejoint les ténèbres, pénétré les entrailles du grand poisson – il est comme moi, un pied dans le Verbe et l’autre dans la fosse, mais les escaliers de la cécité sont les mêmes que ceux qui ouvrent les portes vers la source de tout rayon. Pénétrez l’œil, prenez le temps de caresser la rugosité des balanes et des coraux, écoutez le ressac des sucs qu’a formé l’inévitable processus de digestion : quelle fantaisie ! Sous la coque, je respire mal, protoplasmique, à reculons, agrippée à ton ventre comme le chemin qu’a parcouru l’épine le long de la rose,
les ombres, lumière abstenue, contractée, bleuissent à mon endroit. Dans le creux de ces entrailles, je
fais le décompte des chiens qui ont rongé mes os,
& j’interroge l’immobilité et la glaise, abandonne le visage qui était le mien avant ma naissance, gobe les fruits retombés de la lune, et leur goût d’eau tiède et de songes,
je me suis faite une avec cette eau qui s’épaississait jusqu’à épouser la musculature de la boue. Vous n’aurez pas mon récit, vous n’aurez pas mes faiblesses, ça fait 13,6 millions d’années maintenant que je le répète j’ai
rue d’Aboukir, dans une benne à ordure,
dispersé les lambeaux de tissu qui avaient réchappé à l’immolation de mon costume. Ils sont jolis, dans cette caverne, comme moi, avec mes hurlements muets au point que la nuit était devenue noire. À côté de lui, je me suis tenue nue, j’ai pincé la corde, ta langue faisait pression comme un lacet tout autour de ses mamelles j’ai
fait rouler mes phalanges sous tes vertèbres,
& la douleur m’a quittée & dans un vomissement impromptu
les plumes se sont échappées de mon duvet. La plaie s’est ouverte comme un fusible qui crame & de cette déchirure a jailli un tourbillon de vent, d’espérances & d’étincelles.
(…)
Sentiment, imperceptible figure, foutu rêve ! Les oies avaient à peine pondus leurs œufs que tu t’en allais migrer avec elles !

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