Attention, cet article aborde quelques sujets possiblement sensibles!
Je sors du Grand-Palais sous les grandes pompes d’une dernière signature inattendue, provoquée par les louanges que mon éditrice, Magali, fait de mon roman à une passante. Elle le décrit comme un chef-d’œuvre dont je ne réalise ni l’importance ni la grandeur. Incertaine, craignant à chaque mot que j’adresse à Élise qu’elle ne redépose son exemplaire sur ma table et ne prenne ses jambes à son cou, je m’empresse de tracer les lettres de ma dédicace, à Iris, c’est le prénom de sa fille, heureux hasard, et remet mon manteau en la remerciant pour son intérêt et pour sa sympathie[1]. Forte de mes cinq ventes de l’heure, un record, j’embrasse Angélique et Camille, les remercie pour la journée, puis réalise que je les remercie pour tout. Ce salon sera mon dernier : une fois la porte franchie, c’est fini.
Je quitte ma promotion littéraire en déambulant sous les verrières, attentive au délié monumental des escaliers de granit qui scellent l’entrée H, celle des auteurs. Sur les Champs-Élysées, le soleil commence à s’abaisser sur la ligne d’horizon, imbibant le ciel d’une pâleur violâtre. Je salue Jean-Baptiste, qui a eu la gentillesse de venir au Salon du Livre pour acheter Iris et Octave et me voir, puis m’engage dans la ligne 7, seule. Pas de soirée en grandes pompes pour les écrivains ce soir ; et, comme j’ai plus en horreur encore les adieu médiocres que les timides au revoir, décide que ma nuit ne s’arrêtera pas là. C’est comme ça que je décide de prendre le métro jusqu’à la Porte de la Villette pour rejoindre Sarah et Nicolas au Glazart.
Me refusant à clôturer ma journée sur un banal retour à la maison, surtout pour un jour aussi marquant de ma vie, j’ai fait le tour de mon répertoire afin de décider quelle serait ma porte de sortie. J’ai choisi le concert de Black Metal parce que c’était l’option la plus insolite, et que le contraste entre le prestigieux vernis du Salon du Livre et le caractère noiraud et boueux du Glazart me semblait amusant. Sarah me prévient : tu peux venir si tu veux, mais c’est du gros gros métal très sale. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre : Negative End et Vortex Of Death seront la parfaite chute à ce semestre de promotion passé entre épisodes d’exaltation mégalomaniaques et intenses périodes de désespoir. Dans le paquet que j’ai acheté à Bruxelles la semaine précédente stagnent quatre cigarettes, dont je perçois le caractère hautement symbolique, comme le décompte de quelque chose qui s’apprête à mourir.
Après avoir dépassé le périphérique, non sans m’être fait alpaguer deux-trois fois à grands coups de « De la drogue, de la drogue madame ? », j’arrive au Glazart, où deux jeunes filles tout de noir vêtues s’empressent de m’encaisser ma place de concert ; puis j’ouvre les portes blindées, pénètre l’antre, me jette dans la cave. J’ai à peine mis un orteil dans la salle que j’ai l’impression de me retrouver au milieu de l’enfer, et de découvrir que celui-ci prend la forme d’une intense déflagration.
Autour de moi, tout brûle, tout se brise, tout hurle. Les murs de la boîte me semblent soudain fragiles comme une opaline de sucre – on pourrait les casser à la petite cuillère, et je peine à croire qu’ils vont tenir. Une vingtaine de personnes coagulent face à la scène, rigides comme des bâtons, agitent leurs cheveux tandis que sur le plateau trois hommes cadavériques rugissent dans une déferlante de fumée et de braises qui m’effraient. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul. Je pars me coller à un mur, cherche désespérément des yeux Nicolas et Sarah, mais chaque fois que mon regard tente d’ausculter la salle je suis déstabilisée par le grondement fou de la musique et par la saccade épileptique des flashlights. Quand je parviens, une fraction de seconde, à délimiter les traits d’un visage, c’est celui du chanteur, grimé en singe, les yeux écarquillés, une main tournée vers le ciel et l’autre agrippée si fort à la barricade de métal qu’il me semble la tordre. L’angoisse m’étrangle et me brise. Dans la salle, tout tremble. Je n’ai pas tenu une minute que je fonce me réfugier dans les toilettes, inquiète jusqu’à la nausée, pour me recroqueviller sur un carrelage froid et poisseux.
Là, alors que mon esprit retrouve péniblement ses contours, une image me revient : celle de l’épisode 2 de la saison 5 de Skins. Dans celui-ci, l’attention est portée sur Rich, le métalleux de la bande, qui désespère de ne pas réussir à séduire les filles et se réfugie dans sa passion pour le métal, pierre angulaire de son orgueil. Lors d’une visite dans la boutique de disques où il a ses habitudes, il échange avec le vendeur au sujet d’un mystérieux CD, chef-d’œuvre du genre dont on dit qu’il est le plus hard de tout les temps, au point d’avoir rendu fou son chanteur après l’enregistrement. Bien trop costaud pour un cerveau humain, si déconcertant qu’on pourrait n’y trouver que du silence, on raconte que personne n’a jamais osé l’écouter. Or, après une énième déconvenue, Richard, humilié, décide d’acheter le fameux disque d’or, s’allonge sur son lit, écoute. Au plan suivant, on le découvre à l’hôpital, l’oreille bandée. Il a perdu son audition, et gagné une leçon de modestie au passage. Tout d’un coup, cette double perspective mortifère, celle du son qui rend fou ou d’une perte de l’ouïe (et, étant déjà à moitié sourde, je dois dire que je me sens particulièrement concernée par ce risque, préférant ne pas perdre la dernière moitié viable de celle-ci) me semble proche, terrible. La porte des toilettes peine à me protéger de la cacophonie destructrice qui s’embrase à mes côtés.
Un jour, alors que je devais avoir environ vingt ans, je suis rentrée chez moi après une soirée dans les locaux de ma fac avec un étrange bourdonnement dans l’oreille gauche. Je me suis endormie plutôt sereine, gageant que cet ultrason m’aurait quitté dans la nuit. Le lendemain matin, j’eus la désagréable surprise de constater que, loin de s’estomper, l’acouphène s’était intensifié et surtout qu’un deuxième bruit continu s’était logé dans mon autre oreille. Au fil de la journée, ces deux bruits s’étaient accentués, au point que je pouvais désormais les identifier clairement : à gauche, un « iiii », aigu, jaunâtre, fluorescent, ponctué de courts arrêts arythmiques ; à droite, un « uuu », lourd, éléphantesque, vert sapin, faisant parfois des ondulations sous forme de reflux sonore. J’ai tenté d’ignorer. Puis, les jours passant, mon inquiétude a fini par avoir raison de mes nerfs. Le bruit ne s’édulcorait pas et je pressentais, à raison, qu’il ne me quitterait jamais. Je ne pouvais plus penser à autre chose. Les acouphènes, véritable torture auditive, perpétuelle, inoubliables du fait de leurs irrégularités, de leurs légères variations, devinrent un supplice qui me conduisit à penser à la mort. Une semaine plus tard, je me tenais en haut des escaliers de ma maison, me rappelle avoir hurlé à ma mère en éclatant en sanglots que je n’en pouvais plus, et que j’allais me jeter par la rambarde. Puis, comme si quelque chose de plus grand que moi avait retenu l’imminence du danger, je m’étais apaisée instantanément. Je décidai de lâcher prise, d’abandonner la lutte, et entamai mon parcours de résilience. Mes acouphènes sont toujours là, ils portent toujours les mêmes couleurs et les mêmes variations, mais la plupart du temps je les oublie. Il n’y a que si je les écoute que je les entends.
Cela dit, une aggravation de mes acouphènes reste un risque dont je préfère me prémunir. Outre l’inquiétude suscitée par la cacophonie des instruments, des cris, et de ces lumières giclant partout autour de moi comme des sirènes d’ambulance, je suis sincèrement inquiète par le volume sonore, me demande comment font tous ces gens en blouson de cuir pour affronter le chaos avec les oreilles si absurdement dénudées. De mon abri dans les toilettes, j’envoie un message de détresse à Sarah. Je me sens mal, un peu honteuse, porte le regard sur mes sandales compensées et mes atours de jeune fille en fleur. Parmi le public, je détonne. J’ai l’impression qu’on me regarde et qu’on me juge, le métal c’est pas pour tout le monde, mais qu’est-ce qui a pris à cette choupinette à rubans de débarquer ici ?

Sarah arrive pour me sauver, me retrouve collée au mur le plus éloignée de la scène, hilare. Dans le chaos, elle me parle et je n’entends rien, me guide au bar, me tends des bouchons d’oreille. Rassurée par ce coton qui me permet d’établir une barrière de sécurité entre l’intérieur de ma cervelle et la déflagration du monde, ainsi que par la présence de mon amie, je m’avance timidement parmi la foule. Et, petit à petit, alors que l’inquiétude me quitte, je peux mettre un orteil puis l’autre dans ce grand bain, m’immerger, regarder, écouter. Sur scène, trois garçons décharnés se tordent sur le sol et les barrières, ils sont torse-nu, portent des vestes déchirées aux épaules, de longues chaînes d’argent maillé que ponctuent de lourds crucifix noirs, ils sont grimés comme des singes, les joues creusées, les yeux cernés d’un noir inquiétant qui accentue leur visage défiguré par l’effroi et leurs cris, prennent des poses quasi-mystiques en même temps qu’ils grattent à toute allure l’intérieur de leurs guitares écharpées, ils sont grisâtres, secs, les muscles bandés, ont les yeux qui se tournent vers le ciel, exorbités.
Ma première réaction de défense, comme souvent, passe par une intellectualisation que je déguise en curiosité désintéressée. Alors qu’à chaque fin de morceau le chanteur lève le poing au ciel comme un gourou sitôt suivi par ses adeptes, je suis à l’intérieur de ma tête en train de taper sur Cairn toute une série de mots-clefs, « corporalité », « métal », « imagerie médiévale », « symbolique chrétienne », « mystique », « violence ». Tout cela me rassure et permet à mon cerveau déconcerté de flotter quelques centimètres au-dessus de cette musique de bacchanales, dont je ne parviens pas à trouver le trait d’union mélodique dans la monstrueuse dissonance. Pourtant, peu à peu, et sans que je ne m’en aperçoive, mon esprit pénètre la secousse. Je me surprend à hocher la tête maladroitement, premiers titubements de Headbanging, cette danse propre au métal qui consiste en de violents mouvements de crâne en cadence avec la musique et qui, selon les pratiquants, décuple d’intensité lorsqu’on porte les cheveux longs[2].
L’entracte arrive, et je retrouve Sarah, Nicolas et son ami Arthemise dans le jardin d’hiver du Glazart. Sous une pluie légère, armés d’une bière de circonstance, nous discutons du concert. Tous me confirment que Vortex of End était particulièrement violent, même pour des métalleux convaincus, et cela me rassure au sujet de ma potentielle fragilité existentielle et auditive. Arthemise, que je rencontre, me demande avec des gants de soie si c’était mon premier concert de métal, et si je m’y connais un peu. Bien obligée de lui répondre que non, je n’y connais foutre rien, je tente quand même une blague sur Marilyn Manson, qui ne fait rire personne. Dans un élan pathétique, je mentionne fièrement mon ancienne vie de chercheuse en musicologie, et cherche à créer du lien en l’interrogeant : heureusement pour moi, il se trouve qu’Arthemise est plus gentil que sa casquette striée d’une couronne d’épines ne pourrait le faire croire.
Il m’explique la distinction de ces deux sous-genre du métal que sont le Black et le Death, à grands coups de référence que je ne saisis pas, mais prends des notes, apprends à distinguer les sèmes visuels et musicaux, crée avec lui un auditeur type. Le Black Metal, glose-t-il, repose sur un imaginaire très christique et médiéval, ainsi que sur une violence qui se joue principalement dans la brisure perpétuelle des rythmes et des lignes harmoniques. C’est ce qui provoque cet effet de saccades, car nous n’avons pas le temps de nous habituer à une mélodie qu’elle est instantanément fracassée en s’accompagnant de hurlements. La persona du chanteur se fonde sur une esthétique de l’artiste maudit, errant à travers des forêts enneigées, quelque part en Norvège, récitant des psaumes et se lamentant sur son statut d’artiste incompris la main portée à sa ceinture pare-balles. Mais le maquillage de singe, alors ? je demande. Arthemise éclate de rire. Ils ne se griment pas en singe, mais en cadavres. En métal, cette pratique porte un nom bien défini : le Corpse painting.
Arthemise, bientôt suivi par Sarah et Nicolas, me précise qu’à titre personnel il préfère le Death, autre pendant du Hard Metal, en moins torturé, moins mystique, et légèrement plus harmonieux dans la sonorité. Pour ce qui est de l’auditeur type, conclut-il, tu peux reprendre la ceinture pare-balle, mais au lieu du blouson noir et des tee-shirts sataniques, imagine un mec qui porte un pantalon cargo, et qui gueule très fort pour commander sa bière. On se prend un peu moins au sérieux, tu vois ce que je veux dire. C’est si superbement décrit que ça me suffit.
Arrive enfin le passage de Negative Plane, cœur de la soirée puisqu’il s’agit du premier concert de ce groupe américain en France. Armée de mes bouchons d’oreille et de ma confiance nouvellement acquise, je m’avance dans la foule. Là, seule face au groupe, je me concentre, j’écoute, et quelque chose d’assez étonnant se produit : je me laisse happer par la musique, balance ma tête de plus en plus furieusement, prend même un peu de plaisir. Sans avoir le temps de comprendre ce qui m’arrive, je me surprend à faire le signe des cornes en beuglant à chaque fin de chanson. Je me sens, doucement, intégrer le public, me végétaliser, devenir mousse parmi la mousse. Dans un instant de lucidité, j’éprouve un tout petit bonheur, car je pense que s’il est bien une grâce dont la vie m’ait pourvue, c’est bien celle d’aimer très profondément la musique, toutes les musiques, de parvenir à les comprendre et à m’y fondre, à les embrasser.
Quelques heures et bières plus tard, il est temps de rentrer, non sans me sentir un peu transformée par cette expérience. Dans le métro, je devise avec Arthemise de choses désormais tout à fait ordinaires, comme sa reconversion en mécanique automobile, et de la vitalité du secteur. Puis, il fallait bien que ça arrive, je me retrouve chez moi, seule. En l’espace de quelques heures, j’ai sauté de la terrasse du Grand-Palais à une cave gluante du périphérique, pour finalement affronter la fin de ma saison de promotion face au regard soutenu de mon chat, qui s’étire sur mon tapis. J’ai beau chercher bien loin, je n’ai aucune idée de tout ce que cela signifie. Dehors, les rues de Paris sont vides. Une voix lointaine me chuchote : il me reste tant de bonnes raisons de me réjouir. J’écrase ma dernière cigarette dans un coquillage avant de partir dormir.
[1] Je me permets de le noter ici, ces remerciements étaient tout à fait sincères. J’ai eu avec Élise une très belle conversation à propos de la littérature, à laquelle elle prête une joie quasi-religieuse, que je n’oublierais pas.
