A un ami ayant récemment pris de mes nouvelles car il craignait que je ne me sois arrêtée d’écrire
1. Il est neuf heures du matin et le soleil est si haut déjà, déjà si blanc, que sa lumière dissout le squelette des barques arrimées au port de Zeila. Sur la jetée, quelques marins balancent des ancres rouillées à la mer, tandis que d’autres cuisent, sommeillent et grignotent des galettes de sorgho en écoutant le chant des alouettes et des fous bruns. Quelque part sur l’horizon se dévoile la silhouette d’une goélette à trois-mâts, avançant calmement dans le bruit sablonneux du ressac. La proue déchire l’eau en gorgeant de vent la misaine.
Des volutes de poussière et d’air jaune se déposent dans les arbres et sur la plante de pied des marins, étendus sur le sol, abrutis de chaleur. Un peu plus loin, abrités sous l’ombrelle d’ombre offerte par un tamarinier, quelques farendjs en habits blancs se prélassent. Rien ne semble pouvoir troubler leur paix. D’un geste lourd, l’un d’eux écrase un moustique sur sa cuisse. A quelques centaines de mètres, un bruit de chariot cahotant sur les gravats se fait entendre. Les marins, imperturbables, ne délogent pas leur regard de la houle paisible de la mer. Le petit groupe de commerçants – mais combien sont-ils, alors ? cinq, six, sept, peut-être -, continue à éplucher les gousses du fruit pour en extraire la pulpe et les dattes.
Bordant la mer, le long du port, de vastes bancs de calcaire corallien s’étendent sur la côte, et avec le sable et la roche sèche des tessons de céramique, des débris de coquillage, des fragments de coquille d’œuf. Un domestique charrie sur ses épaules un frustre brancard, et avance fièrement sur le sol accidenté vers l’embarcadère. Un homme allongé repose sur la charrette, le visage couvert d’un salacot en moelle agrémenté d’un filet à insectes. Les yeux à demi-clos, il regarde le soleil faire scintiller la mer sur le golfe d’Aden. Il soupire et ce temps aura suffi à dévoiler la rangée de ses dents noircies par le khat. Recouvert d’un vieux linge, sa jambe droite dépasse de la civière, mauve, purulente, gonflée comme une pastèque.
Les marins ont quitté leur coin de sol et se sont rapprochés de l’eau où ils jettent désormais de lourds cordages. Parmi les farendjs, propres et bien parfumés, une rumeur se répand à bas bruit. On dit que cet homme était un riche négociant, qu’il avait récemment liquidé son comptoir et que les investisseurs du Harar avaient repris ses affaires pour trois sous. Que dans des grands sacs de jute il avait revendu son bric-à-brac, des kilos de café, de la pâte de verre, des statuettes en ivoire, du musc de civette, du caoutchouc. D’autres racontent que l’homme était un mystique, qu’il avait arpenté l’Abyssinie pour y apprendre la spiritualité soufie, qu’il avait installé ses boutiques à Aden, à Obok, au Harar. D’autres encore répliquent que l’homme n’était pas net, qu’on l’avait vu être arrêté par des chameliers dans le désert de Somalie avec des mallettes pleines de pistolets, qu’il avait ensuite revendu sous cape au négus du Shewa. Puis le cancan s’est désagrégé dans le silence des rives. Chaque parole demandait aux hommes sous le tamarinier un trop important effort d’articulation et de salive.
L’homme sur la civière, d’un geste tendre et discret, serre la paume de son employé, Djami. Il est désargenté et amorphe, et attends, impassible, l’amarrage du voilier des Messageries Maritimes qui le ramènera à Marseille. La flotte n’a pas encore atteint le port que, assommé par le soleil et par cette vieille douleur dans sa cuisse, l’homme dans son linge s’assoupit.
2. Il est bientôt vingt heures, et la goélette à trois-mâts est désormais bien engagée dans le golfe. D’un geste souple de la main, le capitaine indique à babord l’embouchure de la mer Rouge à son premier officier de pont. Dans la cale, l’homme sur la civière peste contre son domestique, qui se reposait entre deux tonneaux, le dos surélevé par un sac de grains. C’est l’heure, il faut qu’on l’aide. Sa jambe est si enflée qu’il ne tient pas debout. Djami se précipite à son chevet, lui murmure quelques paroles réconfortantes en amhari. Un mousse de passage entre le marsouin et l’étrave distingue quelques mots de l’enfance, il y a « maman », « bientôt », « consoler », « patience ». Le domestique et l’invalide porté à bout de bras crapahutent à grande peine vers le fond du bateau. Une fois parvenu dans un coin sombre, celui-ci fait tomber son pantalon et, avec un léger gémissement de soulagement, urine.
Précisément au même moment, à quelques milliers de kilomètres de là, un homme engueule la serveuse qui tarde à lui servir sa sixième absinthe de la soirée. Tandis que la jeune fille s’affaire derrière le comptoir, l’homme grommelle et rouspète des complaintes inaudibles, le regard sombre, les doigts abîmés à force de s’être rongé les cuticules. Cet après-midi encore, il se promenait rue de Rivoli quand un inconnu est venu l’interpeller pour lui demander des nouvelles d’Arthur. La serveuse dépose le verre sur le zinc, non sans un regard dégoûté pour l’homme dont les guenilles peinent à dissimuler la peau, abîmée par la petite vérole. Après deux gorgées de sa liqueur, l’homme extrait de sa besace un petit cahier de notes, dans lequel il griffonne sans conviction quelques vers mal fichus sur la douleur et ses résonnances. Il a tant remâché sa gamelle poétique que les mots s’enchaînent comme des grumeaux de pomme dans une compote. Il dit : Mort ou pas mort, l’amour nous surprend par reflux. Cela fait près de seize ans, désormais, et Paul est encore amoureux de son amant. Il aura écrit des essais, débattu avec les Goncourt, participé à des rixes à mains nues, organisé des conférences – et ce soir-là encore, il pense à Rimbaud, a ouï dire par les cancans de Pigalle que celui-ci serait quelque part, bien vivant, s’imagine que depuis le temps il a bien dû faire l’amour à d’autres que lui, s’en retrouve jaloux, imagine les œuvres qu’il écrit, suppose l’ampleur de leur beauté et attend la venue de l’homme et de son Dernier Manuscrit comme une ultime transcendance sinon l’arrivée du Messie.
Ce soir-là, tandis qu’au fond de la cale Arthur Rimbaud pisse sur la carlingue en arrosant deux rats au passage, Verlaine continue à ruminer leur histoire, sa littérature, son sens. Il en conçoit un peu de gêne, bien sûr, depuis le temps il devrait bien penser à autre chose; mais continuer à raconter une histoire, c’est lui permettre d’exister encore. Alors Verlaine écrit de mauvais rêves, il griffonne.
Sur les flots d’étoiles et de nuits où glisse notre voilier, Rimbaud a renfilé son caleçon. Alors que d’un claquement de doigt il a exigé de Djami qu’il lui apporte un verre d’eau, un passager se rapproche de sa civière. D’un air poli, le diplomate de retour vers Marseille après une mission de contact avec les contrebandiers d’Ethiopie s’adresse à notre malade.
« On dit, monsieur Rimbaud, que cela fait bien des années que la France vous attends. »
Sous la moustiquaire du salacot, l’homme fixe son interlocuteur de ses deux yeux bleu pâles d’un regard aigu comme un lot de fléchettes.
« On dit, monsieur, que vous avez écrit de grands vers, et que vous comptez parmi les esprits les plus brillants de notre temps. »
D’où il se tient, à quelques centimètres plus haut que la civière, une odeur nauséabonde parvient au nez du diplomate. Ce sont les gaz libérés par les plaies ceignant la jambe de l’infirme, et leur odeur de mort, de pli sous le sexe, et de champignons. Après quelques secondes de latence fiévreuse, Rimbaud articule péniblement : « Vous vous trompez d’homme, Monsieur. »
3. Rimbaud mourra à Marseille quelques mois plus tard, le 10 novembre, de sa carcinose, sans un regard pour son œuvre. Les dernières semaines, dans son délire, il appellera les eaux, demandera du café en grains, organisera son départ pour le canal de Suez, profèrera des logorrhées mystiques où se mêleront l’islam et le christianisme, demandera à son chevet maman, Isabelle, Djami. Pas une fois le nom de Verlaine ne sortira de sa bouche, et il ne parlera pas plus de poésie. Ce n’était pas tant l’expression d’un refus, non, la mort nous contracte sans doute comme des fruits secs, et une fois toute la chair sédimentée autour du noyau, on peut en tracer les contours. La vérité, c’est que Rimbaud dans son délire aurait bien préféré retrouver son salon de bois et ses tapis, avec une tasse de thé à la main et du tabac à chiquer dans l’autre. Il ne parle ni de littérature ni de Verlaine pour une simple raison : parce qu’il s’en fout.
Deux mois plus tard, c’est au tour de ce dernier de succomber dans les glaires à une ultime quinte de toux.
4. Ils sont peu, les écrivains qui se sont arrêtés d’écrire, peu au point de n’être qu’une poignée et que cette poignée pourrait tenir dans le creux de ma paume. Parmi ceux-ci, je note : Rimbaud, Salinger, Emily Brönte, Harper Lee, une obscure autrice wallonne dont papa me parle et dont il ne se rappelle pas le nom. Pour que la postérité décide qu’un auteur a arrêté d’écrire, encore faut-il que la postérité l’ait consacré comme tel. Ainsi, il est probable qu’il existe une foule spectrale de jeunes écrivains dont la carrière avortée s’est abolie dans les limbes. Mais malgré ce biais, dont je reconnais volontiers l’importance, il semble que le phénomène soit aussi exceptionnel que rare.
Sur cette liste restreinte de ceux ayant arrêté d’écrire – si étroite qu’elle en revêt presque des allures glorieuses, lointaines, altières -, il faut encore distinguer ceux pour lesquels l’abandon de la littérature relève d’une décision (dont nous parlerons) et ceux pour lesquels l’abandon ne tient pas du choix mais des contingences. Si Emily Brontë, par exemple, a peu écrit, ce n’est pas sans doute pas tant parce que les Hauts du Hurlevent contenait l’essentiel de ce qu’elle voulait transmettre mais parce qu’elle mourut d’une pneumonie à trente ans à peine. On peut gager, de son côté, que Raymond Radiguet, s’il n’avait pas contracté la fièvre typhoïde après avoir joyeusement pataugé dans le bassin d’Arcachon, aurait poursuivi son œuvre au-delà du Diable au Corps et du Bal du comte d’Orgel – il aurait, à vrai dire, mieux fait de se rattraper après celui-là. De la même manière, on clame parfois que Paul Valéry a frôlé le désastre en n’écrivant rien pendant quatre ans, alors même que ce temps long fut l’occasion de maturer les 512 vers de La Jeune Parque, à la suite de quoi il obtint l’aval de ses pairs et la gloire de son époque. Mais que serait-il arrivé s’il avait eu un accident de calèche avant d’y mettre le point final ?
5. Rares sont, donc, ceux s’étant arrêtés d’écrire, et ce que l’on entend par « arrêt » semble trouble à mesure que l’on se penche au-dessus de la bassine, et plus rares encore ceux ayant décidé d’arrêter d’écrire. Là encore s’opère une nouvelle distinction : ceux ayant fait le choix d’abandonner les lettres comme on se débarrasse d’une vieille chemise, et ceux ayant choisi de se retirer des circuits institutionnels de la littérature et de la poésie – en un mot comme en cent, ceux qui ne voulaient plus se livrer aux fauves, et qui ont refusé la publication. Ainsi du fameux Salinger, qui a fini sa vie reclus, refusant toute exposition et prise de parole publique, mais dont on sait pourtant qu’il continua à fabuler depuis sa ferme de Cornish entourée par le maïs et la luzerne. Ainsi d’Harper Lee, dont le contretexte de l’Oiseau Moqueur, Va et poste une sentinelle, fut publié à l’aube de sa mort, dans un geste dont on ne peut pas être sûr qu’il fut tout à fait lucide.
Deux auteurs retiennent donc mon attention, au terme de ce parcours : Rimbaud et Philip Roth qui, en 2012, après des dizaines de romans, le Pulitzer et le prix Prince d’Asturie, a calmement posé le crayon et déclaré au Point qu’après Némésis il se tairait, qu’il était parvenu au bout, et qu’il n’avait plus rien à dire. C’est très précisément ce que la mystérieuse autrice wallonne a dit à mon père autour d’une tasse de thé, alors qu’il lui rendait visite à son domicile de Gembloux pour se procurer l’un de ses livres à faible tirage. Quinze ans en arrière, elle avait écrit une demi-douzaine de romans coup sur coup, puis s’était arrêtée comme elle était venue, avec le même sentiment de paix que celui qui survient lorsqu’on observe une dernière braise s’éteindre sur une brindille.
6. Philip Roth et cette dame se sont arrêtés car ils ont su reconnaître qu’ils avaient dit tout ce qu’ils avaient à dire, et je ne peux qu’avouer toute mon admiration pour cette franchise.
Il y a quelques années, alors que je me débattais dans un épisode de sécheresse poétique particulièrement âpre, je fus prise d’une grande inquiétude au sujet de la taille de l’écriture. Dans ce cadre, j’écrivis un poème qui s’appelle Le Poème ovarien, et dans lequel j’exprimais le fond de mon angoisse : que la vie, a l’instar de mon corps de femme et de son potentiel de fécondité, ne soit pas illimitée, c’est-à-dire divine, mais simplement abondante. Ainsi, il serait possible de parvenir au bout de ce que j’avais à dire ; et qu’une fois tout cela exploré, trifouillé, battu et rebattu, mâché et remâché, j’aurais atteint les limites de mon existence, et n’aurait plus grand-chose d’autre à faire que m’allonger sur le sol pour y crever la bouche ouverte, en écoutant les derniers crépitements opérés par mon souffle.
Aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à ce secret cosmique des lisières de la vie, sinon qu’elles sont inhérentes à notre condition de créatures, sans doute. Je voudrais simplement ne pas écrire plus vite que le chemin qui avance vers ma mort. Mais si cela devait être le cas, je trouve une certaine noblesse à cet acte de renoncement. Il faut être heureusement lucide pour accepter que l’on est parvenu au terme de ce que l’on avait à faire. Mieux vaut déposer les gants et les sabots plutôt que de remuer son œuvre dans tous les sens, jusqu’à faire fondre sa toute raisonnable splendeur.
7. Je ne vis pas pour écrire et n’écris certainement pas pour vivre, Dieu m’en préserve. En revanche, dire que j’écris parce que je vis et que je vis parce que j’écris est une assertion correcte, au point que ces deux élans se sont en moi confondus et embrassés, à force de foi. Puisqu’elle ressemble à mon squelette, je crains de frelater mon œuvre – de la porter plus bas que les étages où ma jeunesse l’a hissée.
Je porte donc une double angoisse, comme si j’étais la face médiane d’un cerbère accroché à mon cou : celle de ne plus pouvoir écrire, et celle de ne pas reconnaître qu’il vaudrait mieux m’arrêter. Ils sont peu nombreux, après tout, à avoir eu ce courage. Plutôt devenir inerte que ratisser jusqu’à l’épuisement un sol devenu stérile, à l’image d’un animal affamé qui s’essaierait de manger du vent.
8. Il m’écrit : J’ai eu peur, un instant, que tu ne te sois arrêtée d’écrire !
Or, pendant ces dix semaines durant lesquelles je n’ai pas pris le temps de publier un article, j’ai : eu le temps de faire au moins 134 rêves couru très exactement 177,44 kilomètres dressé des inventaires de ma mauvaise humeur et investi le contrebalancier avec chaque journée une bonne raison pour ma joie je me suis agenouillée deux fois ai prié pour l’amour et pour que cet amour casse les barreaux de ma colère pleuré cinquante-trois fois continué ma quête pour l’enrichissement possible de ma pâte à vocabulaire adoré les mots suivants : escabeau larder sotériologie crépine aiguière j’ai rajouté cinquante-six pages à mon journal intime acheté trois stylo billes et une machine à bulle en forme de t-rex j’ai fait comme les écrivains en déroute j’ai écrit des mauvais mails j’ai fait tourner des machines pour mes culottes et comme il commençait à faire chaud j’ai ouvert mes fenêtres j’ai changé l’emplacement de mon attrape soleil fomenté des projets de galerie sans clientèle planté des fraises avec maman servi des gâteaux et des citronnades fraîches jeté des balles à des chiens de chasse traîné des pieds dans des salles écrit des poèmes moyens mais c’était des poèmes quand même j’ai dansé à cheval sur des arceaux pour vélo puis sur les épaules d’un inconnu j’ai bu beaucoup de bières pas chères appris les rudiments de la chiromancie et fumé deux cigarettes seulement j’ai cherché à poursuivre des ombres puis tourné le dos au soleil éclaboussé mes murs avec des contes où s’emmêlaient la tendresse et la violence érotisé des hologrammes pour les vider de leur substance puis je leur ai pété la gueule puis j’ai jeté cette vessie vide dans des emballages de surgelés picards j’ai continué à marcher sur la caillasse à l’abri des feuillages j’ai vécu beaucoup j’ai vécu j’ai vécu
9. Lorsque j’arrive chez mon père en ce dimanche de juin, les prunus ont perdu leurs feuilles et, dans la rue, des enfants font la course en bicyclette avec la brise. Ma ville vit sa vie de ville, et ma rue sa vie de rue. Lorsqu’il m’ouvre la porte, il a sous le bras trois couvercles de toilettes et leurs abattants provenus des deux étages supérieurs de la maison : j’ai un peu d’avance, et il s’apprête à démonter la cuvette du sous-sol. Mon père père. Le four fume. La vie est en ordre et chacun à sa place, à trottiner calmement vers son entéléchie.
Il est rare que mon père et moi nous retrouvions seuls à seuls : en général, quand je rentre à la maison, il se débrouille pour que ses quatre enfants soient là en même temps, et que tout ce beau monde chahute autour de la table en se balançant des dés et des cartes à la figure. Mais ce dimanche nous sommes seuls dans le jardin quelques instants, près du trampoline de Jeanne et de ces gros buissons de camélias si mauves qu’ils ont l’air d’être en toc. Papa me montre la lettre que Jean-Marie Klinkenberg lui a envoyé pour chanter les louanges de son second roman. Peu de temps après, je lui demande pourquoi selon lui Rimbaud s’est arrêté d’écrire. Après quelques secondes, il me répond que Rimbaud a cramé les derniers fusibles de son enfance : une fois cette mission accomplie, il a regardé les dégâts qu’il avait causé comme un adulte, c’est-à-dire avec désintérêt et nonchalance, en les accusant mollement d’être une farce, une vaste fumisterie. Je me ressers un peu de thé, contente d’être à ma place.
10. Il y a quelques jours, j’ai lu sur Instagram un poème splendide écrit par Oumaima[1], qui demande comment il est possible de vivre heureux en temps de génocide. Rejoignant ainsi la stupeur de la seconde moitié du vingtième siècle, je partage son point de vue sur l’effroi que peut causer un monde qui continue à rouler tranquillement sur ses massacres, et appelle pourtant éternellement à être dit. Ainsi, Oumaima écrit : les mirabelles mirabellent, les cerisiers cerisent, les merles zinzinulent. J’ajoute : dans les champs les coquelicots coquelicottent, mon père est un père, le levain gonfle dans le pain, mon jardin germe, les mots s’échappent, mon chat soupire, les jours filent, les histoires se diffusent, les lettres s’écrivent, mon corps diminue, et moi je vis,
indubitablement. Je suis vivante et
puisque je suis vivante j’écris
et puisque j’écris je vais,
et puisque je vais je vais bien,
Alice.
[1] A lire sur Instagram sur le profil d’Oumaima : @cultiverunjardin
