Cet été, j’avais décidé de passer le plus clair de mes vacances à Paris pour écrire. On dit souvent que l’écriture d’un roman est un marathon, parce que ce travail spécifique implique une rigueur et une constance à toute épreuve, capable de dépasser de fréquents moments de doute et de découragement – voire, en ce qui me concerne, mais je doute que tout le monde soit aussi tragique, de profond désespoir.
En 2022, j’ai bloqué l’essentiel de mes vacances pour achever la rédaction d’un roman qui trainait dans mes tiroirs depuis deux ans. Au réveil, j’allais à la salle de sport (c’était, en effet, la funeste période de ma vie lors de laquelle je fréquentais le Basic Fit de la Porte de Choisy), puis je rentrais chez moi et écrivais un chapitre par jour, ce qui représentait une quinzaine de pages environ. Difficile de dire d’où je tenais alors cette énergie débordante, tout en estimations de mon apport journalier en protéines et en férocité, mais le fait est qu’à la fin du mois de septembre j’avais mis un point final à mon manuscrit et que je signais son contrat de publication trois mois plus tard. Cette période avait impliqué son lot de sacrifices, mais elle avait porté ses fruits. J’avais désormais la sensation d’avoir trouvé une méthode, la mienne, d’où l’idée de saisir ma dernière occasion de passer un été entier seule à Paris pour enfin m’engager pleinement dans les projets littéraires qui sont les miens en ce moment.
Ce n’est pas que les propositions pleuvaient, mais j’ai réduit mes escapades hors de chez moi au strict minimum, répétant avec grandeur à qui voulait bien l’entendre que non merci, c’était bien gentil cette occasion de partir en Sicile, que vraiment j’aurais adoré passer à Aurillac ou à Avignon, mais que j’allais rester chez moi, qu’il fallait absolument que j’écrive. C’est donc toute boursouflée par la hauteur de mes ambitions que, à peine rentrée de ma randonnée en Ariège[1] et mon dernier jour de travail effectué, je me suis enfermée dans mon appartement et ai ouvert mon ordinateur avec la rage de celles qui ont des comptes à rendre.
Outre ce fichu deuxième roman[2], il y avait des projets de poésie, d’articles, de dossiers à composer : je savais donc dès le départ que j’avais du pain sur la planche. Les premiers jours, évidemment, j’étais motivée, encore éblouie par la perspective de ne pas être freinée par des horaires, fraîche et gaie comme un pinson. J’ai commencé par faire ce que recommandent tous les apôtres de la productivité, j’ai fait du propre, déblayé, élagué, trié les sous-dossiers de mes dossiers dans mon dossier « Ecriture », rédigé une to-do list, hiérarchisé mes projets, revu mon squelette, réécrit mon synopsis, dégagé ce que j’avais déjà écrit et que je ne trouvais pas bon (c’est-à-dire environ 80% du travail effectué jusque-là), puis j’ai reposé mon ordinateur en trouvant que j’en avais déjà bien assez fait, et que l’écriture à proprement parler pouvait attendre le lendemain.
Et le lendemain, je m’y suis mise, instaurant une routine bien huilée que j’ai suivie – et suis encore – religieusement. Je suis matinale alors, comme le restant de l’année, je me lève tôt, et profite de la fraîcheur et des rues vides pour aller courir – je ne suis pas qu’un cerveau, je suis aussi un corps -, puis je rentre, je me douche, je lance mon deuxième café, et j’écris, avec un objectif revu à la baisse puisque je planche sur une moyenne de cinq pages quotidiennes. Quand j’ai fini, je mets à jour mon squelette, avec un code couleur équivalent à mon niveau de satisfaction, puis je déjeune, je fais une sieste, et je sors me promener – bouger, absolument, cette étrange carcasse qui nappe mon esprit et qui réclame de n’être pas oubliée. Le soir, enfin, j’essaye de me forcer à voir des gens. Ce sont quelques instants de cet été particulier que je voudrais vous partager aujourd’hui.
Léana et la disparition
Quand je vais chez Léana, ma meilleure amie, une de nos activités préférées est d’élaborer des manifestations. Vision tout à fait personnelle de cette pratique new-age, faire une manifestation, pour nous, consiste en un rituel immuable au cours duquel elle s’assied sur son canapé-lit tandis que je m’allonge sur son sol, les jambes appuyées contre le mur – ne me demandez pas pourquoi, mais j’ai l’impression que la manifestation marche mieux dans cette drôle de position que j’adopte, avec la nuque sur son carrelage.
Chacune à notre tour manifestons un scénario, sur le sujet de notre choix : retour de l’être aimé, arrivée d’argent énorme et soudaine, enchaînement érotique particulier, revirement de carrière, et créons une scène précisant comment, sous quelle forme, et avec quels détails cela est censé nous arriver. Comme plus il y a de détails, mieux c’est, notre rôle est de nous poser des questions pour affiner la vision que l’on développe : il t’offrira des fleurs, d’accord, mais ce seront des pivoines ou des roses ? quel chiffre, exactement, vas-tu découvrir sur ton compte en banque ? le mail qui t’annonceras que tu es l’heureuse bénéficiaire de cette bourse, quel sera son objet et à quelle heure de la journée aura-t-il été envoyé ? il te prendra plutôt par la taille ou plutôt par les épaules ? etc. Ce qui est étonnant, c’est que la plupart du temps, ça marche. La chose finit par se produire, sous nos yeux ébahis.
Ce jour-là, on invente une manifestation tout à fait fantasque, puisqu’il s’agit d’un scénario de kidnapping, et de la manière dont on en réchappe. Quelques minutes plus tôt, au détour de je ne sais plus quelle conversation, Léana et moi nous rendons compte que nous portons toutes les deux la même fascination macabre pour les histoires de disparition volontaire. Il s’agit, au départ, de nous découvrir un terrain d’entente compassionnel à propos de ces mères qui abandonnent leur enfant – puis de tirer ce sujet vers les johatsu[3], nom donné aux évaporé.e.s volontaires au Japon, puis sur nos propres désirs d’effacement.
Depuis toute petite, je porte un attrait certain pour les récits de disparition, ce qui inclut les fantasmes autour de la mienne[4]. Au fil du temps, et à force de méditer cette obsession, j’ai fini par comprendre que ce qui s’y jouait était surtout lié à la charge intrinsèque aux liens d’amour – et désir de confirmer que l’on pouvait s’en défaire, mais aussi de ne pas trop peser sur ce qui nous relie – aux autres et aux choses. Par ailleurs, la disparition contenait en son idée même l’idée d’être quelque part malgré tout, à côté, en biais, avec une possibilité qu’on me cherche et qu’on me trouve. Il s’agissait donc de fuir, mais aussi de vérifier que le monde, en parallèle, persistait dans sa constance.
Au fur et à mesure de notre conversation, j’explique à Léana que mon déménagement à Paris, en un sens, peut être perçu sous ce prisme : une histoire de désertion faiblement actée, qui me conduit à régulièrement revenir sur les lieux de ma vie précédente pour vérifier que tout y est encore en ordre – avant de repartir ailleurs, rassurée, pour y construire autre chose dans des friches vierges. Le soleil se couche à l’horizon, sur la dentelle écharpée des buildings de la Défense. Léana me ressert un verre d’Ice-Tea, et je m’allonge à ses pieds pour poser les premiers jalons de ce nouveau monde merveilleux à planter parmi les herbes.
Les îlots
Dans Fuck Up d’Arthur Nersesian, que j’ai fini avant-hier, le héros, au terme d’une longue et rocambolesque catabase dans le New-York crasseux des années 80, avance qu’ « un bon moyen de savoir qu’[on] a passé trop de temps dans une même ville, [c’est quand] un endroit sur deux [n]ous évoque un souvenir triste ». Je suis amplement d’accord avec lui, et à cela je rajoute que le souvenir ne se doit pas d’être triste en soi – il peut suffire à la suggérer.
Lors de l’une de mes promenades d’après-midi, qui sont souvent longues, je me balade dans un quartier que je fréquente rarement, entre Pyramides, la Bourse et le Sentier, tout le long du boulevard du 4 Septembre. Mes souvenirs y sont peu nombreux, et m’apparaissent reculés, distants, à l’exception d’une longue marche nocturne que j’y ai faite récemment avec un garçon rencontré sur une scène ouverte de poésie. Quelques réminiscences me parviennent, un peu plus marquées émotionnellement que d’autres, l’anniversaire de Léana dans un barbecue coréen tout proche, une journée entière passée dans les archives musicales de la Bibliothèque Richelieu pour y trouver une partition originale des Feuilles Mortes de Prévert et Kosma, un mauvais cocktail au piment bu un jour de grande chaleur dans un bar du coin avec Maya, et c’est à peu près tout. Je déambule dans ces rues que j’ai pourtant maintes fois traversées, et je m’y sens lointaine, étrangère, encore et déjà un peu ailleurs à la fois.
Or, alors que je réfléchis à ce sentiment de survol, je m’aperçois que Paris me procure – et m’a toujours procuré – cet effet. Cela fait plus de sept ans, maintenant, que je suis installée dans cette ville, et quatre ans bientôt que j’y ai mon propre appartement, avec le package qui s’ensuit – mon chat, mon travail, mes habitudes, mes ami.e.s. Pourtant, et cela me frappe tout particulièrement quand je cours le matin en rasant un par un les plus hauts lieux du tourisme parisien, Panthéon, Bastille, Palais du Louvre, Tour Eiffel, Tuileries, j’ai encore du mal à réaliser que j’habite bien ici – que ces rues sont mes rues, que ces magasins sont les miens, et que ce décor est celui au sein duquel je crée mes souvenirs. Le sentiment d’étrangeté que j’éprouve est à mi-chemin de l’émerveillement et de l’inconfort – comme une forme de certitude d’être passagère, et que je n’appartiendrai jamais pleinement à ces rues, à ces magasins et à ce décor qui est pourtant celui que j’investis quotidiennement.
Après sept ans, dont plus de six avec une Carte Vitale dans mon portefeuille, ce qui prouve tout de même bien mon ancrage local, je me sens encore à Paris comme une touriste. Je m’aperçois que ce sentiment m’est procuré par la ville dans son ensemble, mais qu’au sein de ce réseau tentaculaire et nébuleux il existe quelques îlots, bien délimités, au sein desquels je me sens chez moi. Ces endroits sont mes lieux de familiarité et, en cela, acquièrent une certaine valeur de refuge : il y a la Cité Universitaire et mon appartement, bien sûr, mais aussi celui de Léana, la rue Jean-Pierre Timbaud, un bar de jazz du 19ème arrondissement que, fut un temps, j’ai beaucoup fréquenté, la rue d’Odessa ou encore, plus étrange, le supermarché de la Porte d’Ivry, le quartier Robespierre, le cimetière de Montmartre et les quais de la Marne entre Maison-Alfort et Créteil.
Bruxelles, en revanche, génère chez moi une émotion tout à fait inverse. Quand je rentre, c’est-à-dire relativement souvent, je m’y sens absolument partout chez moi, y compris dans les quartiers où je n’ai jamais traîné. J’ai très rarement besoin d’y utiliser Google Maps, n’y pense souvent même pas, et me contente d’être très naturellement guidée par ma connaissance primaire de l’anatomie géographique de la capitale. C’est précisément parce que j’ai cette connaissance intuitive de la ville où j’ai passé les vingt-deux premières années de ma vie que je suis capable d’y situer mes refuges. Or, lorsque je les rejoins, ceux-ci me paraissent toujours vides, flétris et vidés de leur substance.
Dans beaucoup de poèmes que j’ai écrit sur Bruxelles, j’essaye, sans succès, de retranscrire mon sentiment quand je rentre de planer au-dessus d’un champ après la bataille. Plus les années passent et plus les lieux qui furent mes foyers de consolation m’y apparaissent lointains, décalés de ce que je suis devenue, et en cela obsolètes. Chez moi partout, réfugiée nulle part. Je passe devant mon ancienne école, sur la Drève des Gendarmes, ou dans ce parking désert où j’ai connu l’amour pour la première fois – et j’ai l’impression de regarder un vieux film auquel je n’appartient plus, sinon par une vague mélancolie.
Voilà pourquoi, quelques jours plus tôt, j’expliquais à Léana que mon départ relevait de la disparition, et que cette fuite en avant tient à la remarque du héros de Nerserian sur le point de devenir sans-abri (ce qui ne manque pas de sens, dans ce cadre) : j’ai l’impression d’avoir quitté une ville du fait même d’avoir saturé d’émotions et de récits l’entièreté de ses espaces. Un jour viendra, sans doute, où j’aurais usé les rues de Paris jusqu’à la moelle : mais mon étonnement renouvelé chaque fois que je traverse les ponts de la Seine me laisse à penser que c’est peu près d’être le cas.
Une nuit particulière
Depuis des semaines, je rêve de déménager. Grapiller une dizaine de mètres carrés, au risque de doubler le prix de mon loyer, est devenu une véritable obsession. C’est pire chaque fois que j’aide l’un.e ou l’autre de mes ami.e.s à déménager (mon langage de l’amour favori, lorsqu’il s’effectue du côté du don, est celui du service rendu, et j’aime tout particulièrement porter des trucs lourds et m’asseoir côté passager dans une camionnette de location). Récemment, ma copine Marie s’est acheté son premier appartement en banlieue parisienne – c’est donc avec une joie défiant toute concurrence que je me suis précipitée chez elle, un beau dimanche, pour découvrir l’ampleur du parfum de nouveauté qui trainait entre ses murs, et l’aider à défaire ses bagages. On aura finalement passé tout l’après-midi à parler d’amour en mangeant du Banana Bread, au milieu du bordel enchevêtré des tapis, des meubles et des cartons ; et, une fois partie, je ne rêvais qu’à une chose, y retourner, la douceur de la lumière sur ses murs et de son amitié ayant suffit à ce que j’élise, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ce lieu en nouvel îlot, en foyer.
Une semaine plus tard, l’occasion se présenta sous la forme d’une envie partagée de faire la fête pour oublier nos soucis réciproques. Nous étions samedi soir, et les cartons avaient été défaits – l’appartement sentait les poivrons rôtis depuis le four, l’ombre d’un chêne balayait les placards de la cuisine, et outre Marie je retrouvai deux autres copines, Julia et Lola. Pour fêter ce nouveau départ, nous avons bu du champagne attablées à la petite table près de la fenêtre, parlant comme des copines le font, des dernières vacances de l’une sur la côte basque à l’incapacité du corps à assimiler le fer végétal lorsqu’il est mélangé au tanin du café – ainsi que du (piteux) état du monde et des solutions possibles à mettre en place pour lutter contre l’impuissance.
Au bout d’un certain temps, nous avons rangé nos assiettes en carton et nos bols de houmous pour partir, Marie, Lola et moi, vers une guinguette éphémère installée sur les rives de la ville. Nous y sommes allées à pied, traversant d’un bout à l’autre la commune, entre entrepôts, immeubles et marronniers. Au pied de l’un d’eux, un groupe de mecs était installé avec de la musique sur une enceinte, et fumait tranquillement leurs joints assis sur des chaises de camping. Lorsqu’on traverse leur troupe telles un Moïse à trois têtes fendant les eaux, un silence de plomb tombe sur eux comme sur nous. Une fois le groupe dépassé, ils nous hèlent : « Vous pouvez continuer à parler, vous savez ! » et moi j’éclate de rire parce qu’ils ont en partie raison.
Après une demi-heure de traversée nocturne, nous arrivons à la guinguette où nous achetons une bouteille de vin blanc. Sur la terrasse, dans un chatoiement de guirlandes et de fanions, alors que la nuit bats son plein, des dizaines de personnes dansent furieusement les unes avec les autres au rythme du saxophone. À peine mon verre rempli, je m’élance sur la piste, intégrée dans la ronde. Il y a, avec moi, des grands-mères, des enfants, des étudiant.e.s, des pères de famille. C’est heureux à en pleurer. Lorsque le dernier morceau menace de s’achever, les musiciens se jettent hors de la scène, et une chenille s’improvise. Je l’intègre, pour guider la nuit vers ses coulisses en me fondant à ma joie et au collectif.
Après cela, nous avons profité des dernières minutes d’ouverture de la guinguette installées dans des transats éparpillés sur des vastes plages de sable artificiel coulées dans la friche. Comme on était de bonne humeur, pour ne pas dire exaltées, nous avons envisagé tout un panel de possibilités pour que la nuit se poursuive. Il fut finalement décidé de tenter une boîte techno du coin, que nous rejoindrions en taxi. Une fois dans la voiture, toujours aussi extatiques, on a sympathisé avec notre chauffeur, qui nous a demandé d’où l’on venait. Nous avons répondu chacune à notre tour : Valenciennes (Marie), Amérique (Lola), Bruxelles (Alice). Une fois les présentations faites, celui-ci s’est mis à faire le réquisitoire énergique de la Belgique et de sa capitale, une ville moche et qui pue, où il n’y aurait rien à voir au-delà du simple passage. Je le précise ici : cette conversation a eu lieu dans un cadre charmant, et tenait avant tout de la blague. Mais, comme chaque fois que ça arrive (et au sujet de Bruxelles, les avis sont souvent contrastés : soit on adore soit on déteste), je me suis sentie obligée de monter au créneau pour défendre les charmes de ma ville, qu’il vaut mieux découvrir accompagné de quelqu’un qui connaît. Lorsque la conversation s’est réorientée sur notre point de chute, notre chauffeur a éclaté de rire. En guise de conclusion, il nous a dit : si vous faites demi-tour, vous pouvez toujours me rappeler pour que je vous dépose ailleurs !
Une fois sorties de la voiture, je rigole et dit à Lola et Marie : à tous les coups c’est une boîte libertine. Il aura fallu un coup d’œil d’une demi seconde à peine dans le couloir rouge et capitonné pour comprendre que j’avais vu juste. A l’intérieur, derrière d’épais barreaux de métal noir, un homme torse nu et cagoulé se tient derrière la billetterie.
Après nous avoir fait la présentation détaillée des modalités d’accès et des règles de mœurs propres au lieu, le videur nous prévient gentiment que le samedi n’est, à vrai dire, pas le meilleur soir pour s’y rendre – la boîte est relativement vide, la clientèle favorisant plutôt les jours de semaine ou le dimanche. On l’a remercié chaleureusement avant de sortir pour se concerter puis, au bout du compte, mortes de rire, nous avons rebroussé chemin – non sans avoir hésité quelques instants, je dois le dire.
Toujours aussi enclines à poursuivre notre folle nuit, qui prenait décidément une tournure inattendue, on s’est rendues à l’épicerie du coin pour y acheter des bières. Devant une auberge de jeunesse, on a croisé un grand mur où pendait un rideau entier de guirlandes illuminées. Lola a attrapé un grand type qui fumait tranquillement sa cigarette à l’entrée pour lui demander de nous prendre en photo : une fois celle-ci faite, nous avons découvert qu’il était hollandais, et c’est ainsi que je me suis mise à baragouiner avec lui dans mon mauvais flamand, avant de me rendre compte m’apercevoir que l’ivresse n’arrangeait pas mes talents linguistiques, et de reprendre la route. La Belgique, ce soir là, me poursuivait.
Après une bonne demi-heure de marche encore, nous sommes parvenues au niveau de la BNF, toujours aussi rayonnantes et de bonne humeur – ce qui, dans mon cas, doit être souligné car je suis tout à fait du genre à ne pas tenir après minuit. Alors que nous descendions la rue Neuve Tolbiac, une musique se fit entendre en contrebas d’un hangar. Toujours aussi enthousiastes, nous décidâmes de nous laisser guider par le son, et avons fait le tour du bloc à l’aveugle avant de débouler sur un parking vide. C’est Marie qui reconnut le lieu la première : nous étions aux Frigos, un site de création et de production artistique installé dans un ancien entrepôt, comme son nom l’indique, frigorifique. Sur l’un des flancs de la vieille gare, quelques barrières délimitaient une soirée privée avec ses buffets tout en briques de jus d’orange et en vin blanc au cruchon. Le DJ avait installé son set sur un banc de camping. Nous avons demandé au premier inconnu qui passait par là si on pouvait les rejoindre. C’est ainsi que nous nous sommes invitées à cette soirée dont nous ne tarderions pas à apprendre, par le frère de la principale intéressée, qu’il s’agissait d’un anniversaire. Le garçon était fin et grand, et laissait voler autour de lui deux longues tresses noires. Je suis tombée amoureuse aussi vite que je l’ai oublié en sortant, mais je salue l’hospitalité de ce groupe très accueillant, auprès desquels nous avons dansé pas moins de trois morceaux avant de déguerpir aussi sec.
C’est donc au terme d’un long chemin parsemé d’aventures que nous sommes finalement arrivées, Marie, Lola et moi, à bon port – c’est-à-dire sur les quais de Seine, où il nous fallait désormais décider sur quelle péniche nous finirions la nuit. À ce stade, il était près de deux heures du matin, j’avais appelé mon ami Félix pour lui imposer qu’on se voie mercredi soir, et nous étions affalée dans un rocking-chair géant qui trainait sur les berges. On finissait nos dernières gorgées en parlant des hommes quand un serveur du bar d’à côté, qui finissait son service, est venu se joindre à nous. Je suis partie peut-être deux minutes après son arrivée. Je crois que je n’avais plus de place pour cette histoire là.
En filant à travers les voitures, sur mon vélo dans les rues noires, je me suis félicitée pour cette drôle de soirée, qui augmentait mon quota de vie d’au moins six points. Il est regrettable que, le lendemain, la gueule de bois m’ait empêchée d’écrire.
Quitter / Rentrer
Au bout d’une dizaine de jours de réclusion dans mon petit studio, et en dépit de mes efforts pour voir des gens une fois mes douze travaux du jour accomplis, j’ai commencé à m’ennuyer. Mon travail s’en faisait ressentir, alors j’ai sauté dans un train pour passer une nuit à Marseille, où vit désormais l’une de mes meilleures amies. Au départ, j’ai hésité à prendre mon ordinateur, pour maximiser ma productivité sur mes trois heures de trajet de train. Finalement, à cinq heures du matin, alors que j’empaquetais en vrac dans un panier mon maillot de bain et ma crème solaire, j’ai décidé de le laisser à la maison. Mon séjour fut court, mais rempli comme je le souhaitais, d’eau, de soleil et d’amitié. Une fois revenue chez moi, j’avais retrouvé un peu d’énergie et de pureté, et la motivation suffisante pour me remettre à écrire.
Hier, je suis allée lire quelques heures au parc Montsouris. Il ne m’y est rien arrivé de spécial, sinon l’agréable lenteur des parcs en été, et un mec bizarre qui a foncé sur moi pour me proposer une consultation gratuite d’astrologie, que j’ai déclinée. Il a dit : « D’accord » et a continué à foncer droit devant, en me regardant trop haut au-dessus des yeux.
Après ça, je voulais aller au cinéma. J’avais entendu de bonnes critiques à propos d’un film d’horreur sorti récemment, un genre que je connais mal mais dont j’apprécie parfois les épiphanies visuelles. Ce n’est qu’en sortant de ma séance que j’ai compris pourquoi j’avais choisi d’y aller. Ce film raconte l’histoire de dix-sept enfants qui sortent de chez eux en pleine nuit pour disparaître dans l’obscurité. Fil rouge des synchronicités que j’ai déplié durant ces quelques jours d’été seule à Paris, Les Evaporés.
[1] On comprendra donc pourquoi c’est un filon que j’exploite autant.
[2] Une grosse affaire, dont je parlerai un jour – une fois celui-ci achevé et publié seulement. Il se trouve qu’a l’instar du lieu commun « roman/marathon », l’écriture du deuxième est réputée pour être la plus difficile, et je ne donne pas tort à ce lieu commun non plus, quoique n’en ayant écrit qu’un à ce jour je ne peux pas gager que la rédaction du troisième ne sera pas plus difficile encore. Pour tout vous dire (à condition que vous lisiez ces notes de bas de page, ce dont je ne suis jamais sûre), je tiens en parallèle de cette seconde histoire un journal de rédaction, qui est un pur condensé de mauvaise humeur, avec ses marasmes, ses lamentations, et ses grognements. Il n’est pas impossible que j’en publie des extraits le jour où j’aurais fini par porter ce projet à son terme.
[3] https://time.com/4646293/japan-missing-people-johatsu-evaporated/ ou l’enquête de Léna Mauger publiée aux éditions des Arènes, si le sujet vous intéresse.
[4] C’est entre autre ce dont parle mon article sur la fugue, disponible ici : https://alicehendschel.com/2025/03/12/la-fugue/
