La Maison à six pièces (à propos des souvenirs d’enfance)

Tentative poétique

1/ Les cygnes frayaient l’eau sur le grand lac. Les souvenirs surabondaient par clapotis indolents, copiant le sillon tracé
par la calèche du démon. Jusqu’au rayon du soleil & la bavure qu’il a laissé sur le sol, ma cervelle enregistre
la temporalité
de l’amuïssement.
Ces derniers temps, sur des comptoirs de bars éparpillés ci et là, je me suis demandée jusqu’où il était possible de mystifier le poème. A cette énigme primordiale, dont la réponse nous est probablement cachée dans un vieux grimoire, sous des tapis de poussière et de suie, au fond d’une cave, je n’ai pas su répondre. Mon inefficacité se situait quelque part, sans doute,
sur la diagonale inverse du silence & du cri, ferme opposition, saturation sémantique, recyclage de la légende, (etcaetera) mes
interstices diminuaient sur la surface de la mare, et la taille de mes souvenirs aussi. Les cygnes ont abandonné leurs œufs dans un fagot de paille. Je regrette mon enfance un peu plus à chaque fois que j’y plonge.
J’époussette ma face pleine de crasse
en me frottant contre les vexilles. Je t’ai hélé, ce jour-là, une soupe d’algue et d’amibes plein la bouche – on disait
que des enfants avaient trouvé la mort au pied du saule
que des biches patientaient dans le tronc des arbres
en attendant que la nuit tombe. On disait qu’on bâtirait dans les sous-bois des refuges et des maisons
pour nous aimer toujours. On disait que l’air y serait frais assez pour bâtir des mondes neufs,
que la rosée s’écoulerait de mes seins,
que le lieu de l’amour que nous partagions était indivisible, & qu’ainsi allait-il de tout amour, pourvu
que tu me voies (pourvu que tu me voies). Du bout du pied, j’ai senti se dissoudre dans la tourbe le squelette
d’un poisson très ancien. Sur la rive,
une ombre a fait craquer ses allumettes, tout était
si bleu si lointain si évanescent si laid.

2/ Tu m’attendais dans l’escalier du grenier, assise comme un moine sur des marches trop petites. Tu te trouvais là, la tête sous le plafond, à mi-chemin entre les archives et les ombres, et quand j’ai tenté de te tendre la joue tu t’es
évanouie dans la LIBERATION DES SPORES
j’ai dévalé la rambarde en trainant à ma suite un grand cliquètement de chaos sonore, maracas, sac à patates & tout mon bazar dans le même chariot. À table, on partageait les assiettes et la dinde, les bougies cramées au pied du lustre, j’ai dit
que tu étais là, revenue d’outre-tombe,
que les lampadaires t’avaient portée jusqu’au Grand Monde, que la confiture de groseille dans la coupelle
qu’il fallait badigeonner les murs d’huile que la maladie n’était qu’une émotion,
après tout,
puisque tu avais réussi à te faufiler là comme une mite, entre les poutres. Je t’avais vue, je le jure, j’avais lu suffisamment de contes tractés depuis les confins de mon pays pour en rendre compte. J’avais pleine de tuiles, d’accord, mais je pouvais encore séparer les morts et les vivants. Tu nous attendais,
au pied du sapin,
ta matérialité super intacte et les bras pleins de cadeaux. Tu me manques. Emporte moi dans ta hotte,
fais moi découvrir les odeurs de nuits et de résine
des pays dont on ne revient plus. J’étais dans ton ombre à chaque pied posé sur le sentier. Tu m’attendais, ton grand manteau matelassé
baignant dans une neige souillée par la boue. Une fois mon soliloque annoncé, les joues de maman ruisselaient dans le raisin, la serviette en papier commençait à fumer près du feu, le chien grognait, les soupes s’articulaient dans le cliquetis fou des cuillères à dessert et des fourchettes à poisson. Ton spectre, pendant ce temps,
tarissait dans la pénombre. Avec mes fantasmes qui s’étiolent & le mouchoir dans la coupe de champagne
& le bruissement léger des chansons que tu me chantais,
je me suis installée sous la lucarne. Je déteste Noël.

3/ Chut,
mieux vaut ne rien dire – à l’espace qui sépare le salon des poutrelles. On ne connaît pas la figure des monstres qui s’y nichent, ni ce que leurs borborygmes renferment, ni ce que recouvre ce grouillement. Qui sait le mystère et la torsion les
premiers cris à demi mâchouillés dans le coussin
les colères de pivoine les miettes de roches tachetées
qu’on a répandu sur mes draps propres. Mon lit et les habitacles de voiture ont ceci en commun qu’ils sont un endroit propice pour annoncer les mauvaises nouvelles,
merde. Et comment ça des procédures de divorce aux Maldives, & des pédiluves pour patauger dans la folie, & des aboiements parvenus du sous-sol, & de ta présence imprimée dans les creux,
inévitablement. Pour me bander les yeux je tresse entre eux les dictionnaires et les mille-feuilles, les tasses de café toutes souillées, le crochet du sac de boxe
qui continue à grincer dans les pièces nues. Je t’ai détruit cent fois sous la lamelle. Je dormais avec des pattes de lièvre dans la bouche, & des nomenclatures infinies pour me défendre. Le ciel tourmentait la braise dans ses marais de pétrole
infini. Je barbouillais les toits avec les doigts plongés dans le pot de peinture. Ainsi, le lendemain matin, dans la rue du petit jour
tu déambuleras l’air de rien
sans savoir que tu avais des épluchures d’abricot gravées dans la cuisse.
& ma mémoire dans des pochons de mousseline
& les poids lestés sur le ruban
les œufs de mouche dans le sirop de fraise
& ta remontée difficile le long de la tige…

4/ Je pensais rédiger des contes comme on ferait claquer des cymbales, des fables efficaces à carillonner contre les battants. Pour agencer les princesses et les ogres, mes gloriettes dans le jardin et leurs silhouettes tracées dans la pénombre, j’ai rempli des raviers de fruits frais jusqu’au bord
c’est parti pour le grand tour je vais
exiler mes images dans l’espace des phases.
Après tes doigts mes doigts ma bouche ta bouche (& la lutte qui s’en mêle & les fondements de son principe) je la joue stratégique
je te déshabille au ras des falaises –
la dernière fois que je suis montée là-haut j’ai longuement observé une poubelle prendre feu. Il y avait le sentier englouti par les sous-bois et ses habits sombres
& tout un inventaire du mystère et de la forêt c’est-à-dire les myrtilles et les buissons
les pas des orphelins dans la brume que dégageaient les feuilles mortes en décomposition
et le lent envahissement des polypores. Le crépuscule tardait à s’installer, le village vacillait dans sa lumière de bougie creuse. Le feu seul et des chevaux maigres
hennissaient en cet endroit. J’aurais tout caché dans la malle du fond du grenier, clouée aux gonds de la charpente. C’est ici que je m’enamourais, c’est ici
que les coquilles d’escargot dégoulinant d’écume que
ma table le velux la fumée de l’incendie
parvenue de mes labyrinthes tenaces, que j’avais mes mots tailladés dans le bois c’était Baudelaire c’était Rimbaud c’était Nerval c’était
cela d’avoir seize ans et de fumer beaucoup. J’avais des rêves à grignoter cachés sous les ongles et des orages pareils aux tiens dans le coin des yeux & des arcades sombres & des folles passions mais
le temps a passé et le bois s’est désagrégé en sciure sur mes draps
aujourd’hui je manque d’argent pour refaire le toit c’est complètement con
tu trouves pas


5/ Je ne sais plus à quel moment j’ai fermé la porte de la chambre qu’il y a dans ma tête. Ses murs ont grandi en même temps que moi.
Là-dedans,
il y a un océan fragile d’images foutraques, de scalpels et de monstres, de dentelures et de cloques sur mes bras,
et tous ceux que j’ai aimé figés dans des bocaux remplis de formol. Celui-là est une bête à trois têtes dont le cinquième œil est à demi-clos –
je le caresse quand j’ai faim. J’aspire mes souvenirs par la paille,
je bêche un peu, je te convoque. J’ai l’oreille tendue vers le frémissement
du chemin qu’emprunte mon sang quand il s’agite dans mes organes. Plus loin, sous les rideaux, se fait entendre
le bruit d’un vieux vent venu d’Allemagne
parmi les haies de ronces de mon jardin secret, & les petits pots de crème & les allées de roses trémières,
& la couche de satin blanc
où je peux encore trouver refuge
où je peux encore m’allonger
pour t’étreindre –
dans le bocal tu me regardes avec ton grand œil blanc
quand je m’embête je n’hésite pas à fourrer mon doigt dedans.

6/ Quand je pense à la tendresse, je pense souvent à Monsieur Tremble, & à son épicerie du coin de la rue, & à l’auvent rayé qu’il déployait au printemps par-dessus les cageots. Monsieur Tremble
me donnait souvent des bonbons lorsqu’il me rendait la monnaie
sur les quelques tomates que mes parents m’avaient envoyé acheter
et me faisait promettre de garder le secret. Je pense à sa silhouette vieillissante & à la Grande Fatigue je pense
à ce châle dont s’enveloppait Cendrars dans le Transsibérien, et à l’incapacité de ce châle à lui tenir chaud. Un bout de ficelle usée oscille doucement par-dessus les cagettes. Sur le dos des feuilles de laitue sur le
velours des abricots,
une chenille de carpocapse chemine paisiblement. Il est midi. J’ai épuisé les statuettes, griffé les emballages de l’arrière-boutique pendant que la
levure fermentait dans les pichets de miel et de vin jaune. Je me suis blottie juste là,
dans ce lit si doux et si tiède qui se terrait dans le nanocristal de mes images. Il n’y avait pas qu’un chemin des racines vers la cime, mais leur confluence & le tronc. J’avais une vie entière pour faire le tour de mon noyau
multiplier le pain, les asticots,
les miracles –
je fonce dans ma vie
en déchirant des brouillards de lumière sur mon passage
la vérité
je la raconterai quelque part dans un livre
en attendant, le reste
suffira pour ma conversation.

L’image d’illustration de cet article est « Summer Night by the beach » (1902-03) d’Edvard Munch.

Laisser un commentaire