Au revoir, maison. Notes sur la marche en itinérance

Cet article est initialement paru dans Zone Critique le 02 août 2025.

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Il est huit heures et nous avons resserré les lacets de nos chaussures, harnaché nos sacs, réajusté nos sangles. Pierre a fini de remplir sa bouteille dans le robinet d’eau potable qu’on a dressé Dieu sait comment sur les hauteurs d’un gros caillou. Il est temps pour nous de partir. Sur le sentier rocailleux qui descend de notre promontoire, il lève pour la dernière fois la tête vers le refuge des Bésines, et murmure : « Ça va me manquer ». Si le refuge va manquer à Pierre, c’est parce que nous y sommes restés deux nuits. Or deux nuits, c’est déjà une de trop.

Deux nuits, voilà qui aura suffit à créer chez nous le sentiment de maison. Arrivés le mardi, nous y étions le mercredi comme chez nous, avec l’étonnante aisance des anciens à qui on ne la fait pas. Nous allions et venions dans les dortoirs avec un naturel souverain, très sûrs de l’heure à laquelle nous allions manger, peu inquiets des détails du menu et tout à fait au courant que nous aurions nos places réservées au réfectoire. J’eus, le matin de notre départ, l’orgueil de ressentir une nostalgie des Bésines supérieure à celle des autres, et le regret de devoir lui dire au revoir. J’eus le sentiment de trahir le sens même de ce que nous cherchions dans la marche. Puis ma vanité a fondu au soleil, tandis que nous quittions notre foyer transitoire, en même temps que le soleil achevait de délaver la crête des montagnes.

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Le matin, la plupart du temps, nous marchons en silence. Cela me laisse tout le loisir, alors que les syrphes et les hespéries s’évadent des buissons, de réfléchir à ce pan du geste de métaphorisation qu’englobe la marche, qui est celui du rapport à la maison. Il existe, à dire vrai, une abondante littérature à propos de la marche, et dans cette cuve on trouve à boire et à manger – une profusion de récits sur le chemin de Saint-Jacques, des Rêveries, des flâneries, des promenades, du renoncement chez Thoreau et du muscle chez Nietzsche, de la philosophie bas de gamme et quelques épiphanies brillantes. Dans mon esprit, alors que les torrents déferlent vers des tourbières boursouflées de papillons, je gage que le sens profond de l’exercice réside dans sa mise en jeu de l’idée de maison.

Soudain, un bêlement fantôme se fait entendre dans les alpages. J’ai peur des chiens, alors je quitte les entrechocs de mon esprit pour guetter le troupeau sur les arêtes, et vérifie le tracé sur ma carte.

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Lorsque vous rencontrerez pour la première fois un randonneur autour d’une bière le soir sur votre étape, deux sujets feront inévitablement l’objet de votre conversation : le lieu depuis lequel vous venez (ou celui que vous rejoindrez le lendemain) et le poids de votre sac.

Quand je fais un tronçon de Saint-Jacques, le poids du mien m’est révélé au onzième jour à Conques, dans l’Abbatiale Sainte-Foy. Une balance à crochet y a été installée dans la ruelle des convers, qui jouxte le cloître, à l’intention des pèlerins. Le verdict est lourd : 14,6 kilos. A côté de moi, Luc, un maçon du Vexin qui a insisté pour marcher à mes côtés, se fend en remontrances. Pour me donner l’exemple, il suspend son propre bagage, tout fier de m’expliquer qu’il a pesé chacun de ses pansements afin que celui-ci n’excède pas les 13. 

La règle d’usage chez les randonneurs, c’est qu’un sac à dos ne doit pas excéder les dix kilos – au-delà, chaque kilo se fait ressentir à hauteur de 20% du poids du porteur. Chez les plus expérimentés, pour ne pas dire les plus snobs, les cabotins du sentier, les héros de la marche, excéder les six kilos c’est s’encombrer déjà. Si une telle ferveur pour le frugal se justifie par la noble intention de ne pas se casser le dos, il n’empêche qu’elle interroge : au-delà des compétitions imbéciles qui, hélas, semblent bien gangréner tous les milieux possibles et imaginables[1], faire son sac devient dès lors un exercice pointilleux, qui conduit à s’interroger sur le nécessaire et, surtout, sur ce dont on s’accompagne.

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La première fois que je pars marcher en itinérance, dans la Forêt Noire avec Pierre et Papa je prends dans mon sac – outre huit culottes trois brassières cinq tee-shirt quatre short un legging un coupe-vent une cape de pluie une robe pour le soir des sandales une trousse à pharmacie déchirées sur les coutures avec des médicaments pour parer à tout drame de la crème solaire et du maquillage au cas où une serviette de bain et un sac à viande Queshua – un livre de 368 pages sur l’alchimie, L’Homme rapaillé de Gaston Miron et Les Buddenbrook de Thomas Mann, qui me semble dans ce contexte être une lecture absolument indispensable. Dans le train qui nous emmène vers Strasbourg, papa me regarde l’air horrifié. Il manque de défaillir lorsque de ma poche avant j’extrais ensuite mon journal intime, un carnet de dessin, un autre de voyage, du scotch, une paire de ciseaux, un canif, une imprimante portative, et l’entièreté de mes crayons de couleur et puis bon pourquoi se priver j’avais même emporté la boîte. Sans elle, ils vont se mélanger, et j’ai passé du temps à les trier!, je louvoie. Il me dira seulement :
Tu te démerdes pour porter tout ça, je t’aiderai pas.

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Le sac métaphorise le poids de ce que nous choisissons de transporter, autant dire notre fardeau. Au fil des années et de la pratique, j’ai appris à me dépouiller, aussi douloureux que soit pour moi l’exercice. Je continue à prendre trois livres avec moi, toujours, et continue à être surprise lorsqu’au retour je n’ai eu le temps d’en lire que vingt lignes.

La première polarité que fait tanguer la marche est celle du dedans et du dehors. Pour peu que l’on s’évade suffisamment longtemps, ou que l’on soit intentionnellement guidé par cette démarche, l’intérieur et l’extérieur s’inversent, le dehors devenant notre maison, le lieu que l’on habite ; et le dedans celui que l’on quitte, abandonné à son état de refuge transitoire.

Traverser un paysage revient à se confondre avec lui, à embrasser sa continuité et à se l’approprier lentement afin qu’ensuite il nous approprie. Il est faux de dire que pour les montagnes et la mer nous n’existons pas : au contraire, notre existence y est sans doute plus signifiante qu’ailleurs, car notre présence perturbe son vide, que nous y laissons une trace embarrassante et l’empreinte de notre passage. Un jour, sur le Dôme des Platières, je me tiens au bord d’un lac glaciaire où fleurissent des Edelweiss. Après quelques minutes d’attente immobile, une harde de chamois dégringole doucement les flancs de roche qui nous surplombent. Les cabris se donnent des coups de corne dans les brèches. Au moindre mouvement de notre part, ils fuiront – d’ici là, ils tolèrent notre souffle retenu, nous autorisent à être avec, en harmonie.

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Ce que nous mettons dans notre sac est notre maison. Nous n’aurons droit à rien de plus que cela. Aussi est-il toujours intéressant de fouiller celui des autres pour regarder ce qu’il contient. Pour tenter de comprendre quelqu’un, plutôt regarder ce dont il s’encombre.

Pour moi : beaucoup de livres parce que je suis prétentieuse, et une trousse de médicaments pleine à craquer, parce que j’ai des problèmes de contrôle et un trouble anxieux sévère à tendance hypocondriaque. Sur Saint-Jacques, une pèlerine marchait avec une photo de son père et son vieux doudou suintant dans le fond de son sac.

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Ce qui fait foyer est ce qui procure du confort, et le caractère primitif que ce confort revêt. Quoique condamnée par plusieurs conciles et délaissée depuis les règles de vie monastique instituées par Saint-Benoît, il existe une tradition de moines errants, les gyrovagues. Contredisant le discours biblique critique à l’égard de l’errance et du vagabondage, c’est dans l’inconfort que le marcheur cherche à être empli par la grâce. La contemplation et le passage ont le dépouillement en commun, travaillant à leur manière l’élémentaire qui, seul, révèle l’amplitude de la Présence divine.

L’essence du message monothéiste réside, pourtant, en l’affirmation que nous ne sommes sur terre qu’en pays provisoire. Il paraît que, sur le Mont Athos, certains moines continuent à marcher sans trêve tout autour de leur colline, comme un dément ferait inlassablement le tour d’une même flaque.

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Dans Franny et Zooey, avant-dernier livre publié par Salinger avant que celui-ci ne dise merde aux institutions littéraires et ne se réfugie dans sa grange de Conrish, on suit deux sœurs dont l’une qui s’effondre dans un fast-food face à son petit-ami qui, vraiment, n’a pas l’air de saisir à quel point est insoutenable la vacuité du monde. Avant de s’allonger sur le sol comme une bête pour y respirer très fort en regardant le plafond, Franny, désespérée par le pragmatisme de son idiot de compagnon, tente de le convaincre et sort de son sac un exemplaire corné et jauni des Récits du pèlerin russe. Elle le lui agitera à la face, en vain, avant qu’il ne s’énerve et ne sorte du diner pour commander un taxi parce qu’ils sont en retard.

Salinger, à partir des années 40, se prendra de passion pour le zen et le bouddhisme. Je ne sais plus dans la bouche de laquelle des deux sœurs il fera remarquer que la voie initiatique s’appelle le Noble Sentier.

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Dans les Récits d’un pèlerin russe, texte du reste édifiant, outre la répétition intempestive de la prière du cœur et la recherche de l’hésychasme, notre adorable pèlerin, donc, marche. Rappelons ici à toutes fins utiles (quoiqu’il ne s’agisse probablement pas d’une révélation fracassante) qu’étymologiquement le pèlerin est avant tout l’étranger – du latin *pero, lointain et ager, champ, territoire, contrée. Avant de désigner la tension vers le but à atteindre (un lieu saint, fut-ce celui d’un souvenir heureux : d’une rencontre, par exemple, ou d’un premier baiser), le terme recouvre d’abord la réalité de celui qui n’est pas chez lui tandis qu’il va.

Ce qui m’intéresse, c’est que de rencontres en villages, notre pèlerin apprend à dire au revoir, et à ne surtout pas s’attarder. Il quitte ses hôtes sans cesse pour ne pas tomber dans l’orgueil. À notre faible échelle, voilà ce que j’ai entraperçu lorsque nous avons quitté les Bésines après notre nuit vraiment intolérablement excédentaire.

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Nous avons une sale tendance à nous créer des maisons partout. Pour s’en apercevoir, il suffit de venir à Paris et de pénétrer n’importe quel milieu de niche. Très vite, on s’aperçoit que le secteur contient ses clans, et que l’on y proclame que tout cela fonctionne comme une grande famille. Il arrive parfois que, par sentimentalité, nous nous emparions d’un lieu pour l’ériger en refuge, et bercions l’illusion que ce lieu ou ces bras nous appartiennent. En Irlande, je suis à peine débarquée sur Eden’s Quay que j’éprouve un sentiment très proche du coup de foudre. À personne je n’arriverai jamais à exprimer les soubassements de cet amour, si ce n’est qu’il relève de la même manie : tomber quelque part ou sur quelqu’un, déclarer que celui-ci est à moi et que je suis sienne aussi.

Dagerman dit : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Nous avons besoin de nous créer des maisons, de les cristalliser partout. Lorsque je marche sur le GR34 en Côte d’Armor en plein mois d’avril, je suis éblouie par le jaune et par la profusion des ajoncs, partout au bord des falaises, avec leurs épines râpeuses et leur splendeur de fleurs tenaces. Depuis, j’éprouve un sentiment de connivence dès que j’en croise un buisson : je les ai reconnues et j’ai l’impression qu’elles m’ont vue aussi. Chaque fois, envie d’écrire des poèmes en leur disant des mots d’amour, Voici mes amies les ajoncs ! Bonjour, mes amies les ajoncs. Vous voici.

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Dès que l’on marche, il faut apprendre à dire au revoir et à quitter. Être en permanence en condition de départ invite à penser autrement, dans des flancs de temporalité qui fléchissent et élèvent le regard comme notre manière d’être en relation – au minéral, aux fleurs, aux insectes, au vide, aux cols. Ce décalage de soi, en mouvement permanent et pourtant sommé d’être au monde avec une attention accrue, me semble être une pause bienvenue dans notre rapport au monde – principalement, donc, dans la mesure où il nous enjoint à repenser notre rapport au foyer et tout le réconfort que ce concept implique.

Par ce que l’on choisit de porter avec nous, et par la perpétuelle posture de partance, le marcheur rejoue sans cesse l’idée de maison. Comme l’enfant décrit par Freud dans le jeu du Fort-Da, quitter cette maison – puis la débattre, la tordre, la travailler, l’esthétiser, la remiser sans cesse – revient paradoxalement à suraffirmer son existence.

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J’écris ces lignes depuis mon lit tiède, où mon chat dort. Sur ma table de chevet fume une tasse de thé que j’ai peinte. Chaque année, je prends le temps de marcher une semaine en itinérance et ces quelque jours coupée du monde me permettent de faire une pause bienvenue du grand chaos du monde. Il y a deux ans, lorsque je suis partie faire Compostelle, nous étions à la fin du mois de juin, et ce n’est qu’en redescendant à Rodez que j’ai découvert que quelques jours auparavant, un adolescent s’était fait tuer à bout portant par un policier à Nanterre. Cet été, je suis en Ariège lorsque, le 21 juillet, l’ONU publie un communiqué déclarant qu’en un jour à peine 1054 personnes sont mortes de faim à Gaza.

En conclusion de cet essai, il me semblait donc essentiel de rappeler la chose suivante : à cela nous pouvons reconnaître les vrais privilégiés. Nous pouvons faire l’épreuve de l’inconfort parce que nous avons la confiance tranquille de ceux qui savent qu’un refuge les attends. Nous ne pouvons partir que parce que nous avons la certitude d’un lieu où retourner.


[1] Les rabaissant la plupart du temps à une dimension tristement capitaliste puisque, bien sûr, les équipements les plus légers pour le randonneur sont aussi souvent les plus chers, conçus à force de technologies innovantes et de matériaux haut de gamme ; et cela est vrai de tous les sports et, a fortiori, de tous les secteurs d’activité, où se procurer la ressource la plus adéquate revient trop souvent à se procurer le bien le plus rare.

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