T’es serveuse, tu me sers!

Il y a quelques mois maintenant, je commençais la rédaction d’un article pour relater un évènement particulièrement désagréable qui m’était arrivé dans la journée sur mon lieu de travail. Nous étions alors au début du mois de mars, et je venais de me faire agresser par un client du Café dans lequel je travaillais. C’est le vice des écrivains, je suppose (et peut-être même bien ce qui les caractérise, c’est-à-dire ce qui mérite qu’on qualifie comme telle leur nature) : j’avais à peine vécu la chose que je commençais déjà à taper frénétiquement sur mon clavier pour exploiter la scène sous tous les angles, jusque dans les moindres détails. 

Ce brouillon d’article, que je ne publierai pas, avait été écrit dans un état de colère démentiel, qui avait donné un texte aussi énervé dans la forme que sur le fond. Alors que je rédigeais, en tremblant de fureur, combien je haïssais cette « odieuse limace » au charisme de pull mou, j’avais plongé sans recul dans un puits d’amertume qui m’avait conduit à faire un classement des interactions les plus déprimantes que j’avais pu vivre au cours de mes dix années de service. Puis j’avais publié un extrait de ce texte sur Instagram qui, outre le retour opportuniste de l’un de mes ex, avait fait réagir plus que je ne l’aurais cru. Par compassion ou par intérêt, les gens demandaient à me lire. J’avais promis de ne le publier qu’une fois mon emploi quitté. Or c’est aujourd’hui chose faite. 

Pour résumer cet épisode particulièrement pénible, je me suis donc ce jour-là fait menacer par un individu intégralement dépourvu de charisme et à la charge de violence particulièrement haute parce que j’avais réclamé qu’il vienne passer une commande au comptoir. Je vous épargnerai les tenants de cette interaction pour n’en garder que son « joyau » – quoique la plus élevée de ses tentatives intellectuelles mérite sans doute peu ce titre. Il avait donc fini par me souffler, avec dans les yeux un infini mépris : « T’es serveuse, tu me sers », à quoi on aurait presque pu faire suivre : donc tu fermes ta gueule et tu m’obéis. 

On dit souvent que le client est roi. Quand on démarre dans le service, une autre maxime populaire dicte les règles de conduite que l’on s’efforcera de suivre : on sait que ça ne coûte rien de sourire, et que soutenir cet effort garantit à tout le monde de passer une meilleure journée. La plupart du temps, l’apprenti.e serveur.euse se lance dans sa carrière sous ces heureux auspices, avec une bonne volonté à toute épreuve. 

Les premiers mois, nous sommes donc la plupart du temps des parangons de vertu et de joie feinte, résistants à toutes les petites méchancetés du comptoir. Cette énergie ne relève pas du mensonge : elle est le fruit d’une envie de bien faire intacte, qui s’érode au fil des mois puis des années. À la fin de l’année dernière, je dois avouer que cet état d’esprit volontaire m’avait presque totalement quittée, laissant place à une mauvaise humeur quasi-permanente, qui me conduisit à penser à ma fin de carrière. Voilà comment j’ai rendu le tablier. 

Je dois dire pourtant que j’ai adoré mon métier, et qu’à beaucoup d’égards j’ai eu de la chance. J’avais dix-huit ans quand j’ai commencé à travailler comme serveuse, en parallèle de mes études, et ne me suis pas arrêtée après. Chance, d’abord, des établissements que j’ai fréquentés, à Bruxelles comme à Paris – des cantines d’hôpitaux pour enfant, une bouquinerie, un glacier très chic installé sur l’Avenue Louise, puis dans mon Café, enfin. Chance aussi des collègues que j’y ai rencontré, qui pour beaucoup sont devenu des amis. Chance enfin de trouver des contrats stables, avec des conditions de travail agréables et saines. Ces premières expériences m’ont préservée d’une autre dimension de l’univers de la restauration[1], plus sombre et politique, et des dysfonctionnements propres au tertiaire en général.

Dans ces oasis à peu près préservés (j’ai aussi connu les patrons vicelards qui te mettent la main aux fesses après t’avoir engueulé pour leur avoir apporté un couteau à viande au lieu d’un couteau à poisson, et ceux qui te promettent une embauche en renouvelant ta journée d’essai jusqu’à ce que leur commis ne revienne de vacances et ne te répondent plus), j’ai malgré tout et en dix ans eu mon lot d’expériences désagréables. Ce fameux épisode du « T’es serveuse tu me sers » était stupéfiant par sa violence et par la charge de vérité qu’il contenait, mais il est loin d’être le seul que je pourrais déplier. 

Il y a eu ce vieux Monsieur qui, pendant deux ans, est venue me voir tous les mardi à la même heure pour me dire qu’il adorerait « aider financièrement une étudiante ». Pour me ramener chez lui, il inventait chaque fois un florilège de propositions dont il faut saluer l’inventivité. Il voulait que je fasse de la dactylo. Que je trie ses livres. Que je fasse de la mise en page pour ses monographies. Qu’il me prenne en photo. J’ai toujours sa carte, je crois, quelque part à côté du petit pot où je range mes clefs.

Dans la même catégorie, il y a aussi celui qui, affalé dans un canapé, m’avait longuement déshabillée du regard tandis que je passais avec mon plateau avant de lécher ses lèvres huileuses et de me lancer, en traçant d’un geste des mains la forme de mes hanches : « Vous avez un corps superbe, vous me faites penser à ma fille ! » ( !!!!!!!!!! ). 

Il y a eu ce groupe de quinquagénaires, tout de blouson de cuir vêtus, qui passaient leurs journées à trainer dans mon Café parce que celui-ci jouxtait un CROUS et qu’il y passait beaucoup de très jeunes étudiantes, et qui m’appelaient sans cesse par mon prénom, forçant par là une connivence que je leur refusais.

De façon générale, outre les problèmes inhérents au système patriarcal, qui rend les employées de restauration plus vulnérables aux VSS (du fait, précisément, du déséquilibre induit par la posture de service, et par l’adage du client est roi et du sourire), les gens ont la fâcheuse tendance d’oublier les formules élémentaires de politesse quand ils se retrouvent à passer commande derrière un comptoir. Je suppose que cela révèlera sans trop de difficultés le mépris plus ou moins assumé que les gens portent aux employé.e.s de service en général, et que les idées sous-tendant ce mépris relèvent de la violence de classe. 

Comme pour toute violence, celle-ci se révèle sur un continuum que toustes les serveur.euses connaissent et finissent par identifier avec une acuité accrue. Le degré zéro de ce mépris est l’expérience quotidienne du manque de civilité dont les gens font preuve. On est vite étonné du nombre de personnes (presque une sur deux, à vrai dire, et je travaillais vraiment dans un lieu plutôt sympa) qui ne disent ni bonjour, ni au revoir, ni merci à la personne qui leur sert leur thé earl grey – sans même parler d’un regard ou d’un sourire. 

Sur mes derniers mois, je dois dire que même ce manque de courtoisie m’était devenu insupportable, au point que j’étais devenue complètement aigrie. À ceux qui omettaient les formules de politesse élémentaires, je me contentais de rester coite jusqu’à ce qu’ils se rappellent que j’étais humaine et qu’il fallait dire « Bonjour », avant « Un café ». Il m’est arrivé de verser dans la gaminerie passive-agressive, et de balancer des « Avec plaisir » pour culpabiliser le client.e de ne pas m’avoir dit merci après leur avoir tendu mon cinquante-huitième cappuccino de la journée. Honnêtement, j’ai dû quelque fois aller un peu trop loin, mais c’est ce que je vous expliquais en début d’article : le seuil de tolérance baisse drastiquement avec les années, et notre bonne humeur aussi. 

Parfois, ce mépris bourgeois se révélait de manière nettement plus explicite. L’épisode le plus marquant que j’aie vécu à cet égard est le suivant : j’avais, en 2024, pendant une courte période, enseigné comme professeure de français dans un lycée d’Aubervilliers ; et par manque de moyens financiers[2], je continuais à travailler dans mon café, enchaînant ainsi mes deux mi-temps. 

Parvenue au bout de mon contrat à l’Académie de Créteil, au bord de la dépression nerveuse, j’avais repris mon poste de serveuse comme si de rien n’était. Un jour, j’évoquais cette expérience professionnelle au comptoir avec une habituée qui avait toujours été très gentille avec moi et me balançait chaque fois qu’elle venait toute une flopée de compliments sur mon sourire, mon maquillage, ma calligraphie ou encore mes boucles d’oreille. Quand je lui avais expliqué les raisons de ma démission auprès du Rectorat, elle m’avait alors regardé et demandé : « Mais alors dites-moi, comment on passe d’enseignante à serveuse de Café ? », dévoilant ainsi tout ce qu’elle pensait de mon glow-down professionnel. 

Je ne fais jamais ça d’habitude, mais sa mesquinerie m’avait rendue hostile, et j’avais rétorqué non sans sarcasme que les choses étaient arrivées dans l’autre sens, que j’avais par ailleurs deux licences et deux masters, que je dessinais et que j’écrivais de la poésie et que mon premier roman allait paraître à la rentrée de septembre suivante. Elle avait eu l’air fâchée que je lui réponde et (ai-je compris plus tard) que je sorte ainsi de la posture de la mignonne petite serveuse souriante et naïve dans laquelle elle m’avait enclos. J’en ai conclus que sa manière de m’encenser était aussi une façon d’asseoir sur moi sa posture de domination. Elle ne m’a d’ailleurs plus jamais complimentée après cet épisode, et nos échanges sont devenus beaucoup plus sobres. Entretemps, j’avais aussi découvert que cette femme était journaliste au sein du quotidien de presse générale le plus lu de France[3].

Je vais profiter de cette dernière anecdote pour réorienter le ton de mon article vers quelque chose d’un peu plus joyeux – car si j’ai décidé de ne pas publier la première version de « T’es serveuse, tu me sers » et ses douzaines d’assassinats rhétoriques, c’était avant tout pour dire qu’au fond j’avais vraiment passé un super bon moment pendant mes dix années de service (au lieu de ça, ça fait maintenant quatre pages que je vous sers un long et morne marasme cafardeux). 

Ce qui m’avait mise en colère, dans cette interaction avec la journaliste cauteleuse, c’est qu’elle était partie du présupposé qu’on échouait à nos postes par manque de talent, d’intelligence ou de pulsion vitale particulière[4] – de télos. Suivant cette idée, atterrir là était donc un symbole d’échec. Or, après cinq ans passées dans mon Café et plus de dix à bosser dans la restauration en général, je peux vous garantir que personne ne s’est retrouvé là par abandon, ni ne manquait de rêves, de perspectives, de passions et de désirs (et quand bien même ça aurait été le cas, il faudrait blâmer le capitalisme plutôt qu’imputer la situation à une forme de faiblesse personnelle). Pour la plupart, mes collègues étaient acteurs, auteurs, artistes. Pour d’autres, la cuisine était une passion, nourrie par des pensées spirituelles et créatives de tous horizons. Beaucoup, en même temps que le travail, suivaient des formations – pour devenir naturopathe, tailleur de pierre, scénographe, œnologue. De mon côté, la raison pour laquelle j’étais devenue serveuse ne tenait pas uniquement à la nécessité de me trouver un travail alimentaire peu engageant sur le plan intellectuel (pour me laisser toute l’énergie d’écrire, etc.) : j’ai aimé être serveuse parce que ça me forçait à être ancrée, dynamique et active, quand ma tendance naturelle me conduit à rester chez moi sans discontinuer pour pleurnicher dans mon lit. 

Mais quand bien même nous n’aurions pas eu de passion/rêve/projet à côté de notre travail au Café, cela n’en excuserait pas autant de mépris. Il n’y a évidemment rien de mal, ni de honteux, ni « d’un peu en-dessous » à être serveur. J’ai conscience de formuler une évidence, mais il faut apparemment la rappeler à certain.e.s. 

Le 30 août, donc, j’ai rendu mon badge d’accès et dit au revoir, pour quelque temps au moins, à ma carrière dans le service. À ce stade, ça devenait impératif : j’étais devenue trop amère, et je présente mes plus plates excuses à celleux qui ont pu en faire les frais (par exemple parce que j’assénais des « Bonjour » intempestifs jusqu’à ce qu’ils me saluent alors que je ne les avais simplement pas entendu la première fois qu’ils l’ont dit, ou si je vous ai mal regardé parce que vous n’avez pas ramené votre tasse sale sur la desserte de vaisselle). Quand je suis sortie sur le boulevard, le soleil se couchait, et j’ai pleuré de longues minutes sur du Cat Stevens en arborant un air tragique. Le métier ne me manque pas du tout, mais mes collègues si. Je repasse d’ailleurs aussi souvent que je peux dans mon petit Café plein de lumière, où j’ai accumulé tant de souvenirs. 

Ce qu’il y a de plus beau, dans le métier de serveureuse, ce sont sans doute les rencontres, et si j’en ai raconté de mauvaises, il y a ce millier de rencontres jolies que je tais. Il y a Marie-France, et les gâteaux qu’elle prenait tous les mercredi. Il y a Camille, l’enfant-terrible qui a décrété que j’étais sa meilleure copine, et Anna qui, à la faveur d’un collier de perles, a décidé que nous étions amies maintenant. Il y a Hélène et Bob, que j’ai vus tous les samedis pendant trois ans, et avec qui je me suis liée (ils me lisent peut-être, d’ailleurs, si c’est le cas j’espère que vous allez bien !!!). Il y a Maria et ses lunettes et son café noir à midi pile. Il y a les garçons que j’ai vus débarquer, parfois par hasard et parfois non, par la porte-fenêtre et dont je suis tombée amoureuse. Il y a toustes ceux et celles qui m’ont soutenue à la publication d’Iris et Octave, qui sont venus à ma soirée de lancement, qui ont acheté mon livre. 

Il y a, surtout et avant tout, mes super collègues adorés chéris, qui ont été pour moi et pendant cinq ans, un foyer, une consolation et une famille. Je pense à vous, Maéva, Agathe, Alizée, Éloïse, Hélène, Sonia, Sarah, Céline, Michaël, Victoire, Manon, Didier, Louis, et tous les autres. C’est vous qui avez rendu ces années aussi douces. Merci.


[1] Lire à ce sujet le livre Violences en cuisine, une omerta à la française de Nora Bouazzani (éd. Stock, 2025), par exemple. Même s’il traite de l’univers gastronomique en particulier, il est très éclairant à ce propos.

[2] Par hubris aussi je l’avoue, voulant absolument me prouver à moi-même que je pouvais tout faire en même temps, mes deux boulots, les corrections de mon manuscrit qui étaient en cours, ainsi qu’une prépa marathon qui me faisait courir environ 40 kilomètres par semaine. J’ai, évidemment, fait un burn-out au bout de deux mois et mal exécuté tous ces pans de ma vie.

[3] Je ne le nommerai pas par mesure de protection mais vous voyez où je veux en venir lol.

[4] Ce dernier point d’ailleurs n’est pas dissociable d’une vision néolibérale du travail censé représenter notre marche vers un plein accomplissement personnel, mais passons.

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