Bilan de mes plus belles lectures en 2025

Hello, 

Dans ma première version de cet article, je consacrais au moins une page ½ à délirer sur la numérologie et sur le bien-fondé de croire ou non (autant le dire tout de suite, mon parti était pris, et il penchait vers le oui) dudit passage d’une année 9 vers une année 1. C’était plutôt intéressant, hélas vous le verrez cet article et déjà long, et ces innombrables borborygmes verbaux visaient avant tout à me faire gagner du temps pour ne pas me mettre à écrire. 

Bon, donc, après au moins dix jours plutôt pénibles à me lamenter parce que je n’arrivais pas à rédiger cet article, j’ai fini par en venir à bout, et comme il est très long je me dis que je vais vous épargner mes enfumaisons mystiques. En outre, cet article est plus fourni que d’habitude en recommandations, parce que je n’aime ni la synthèse ni la restriction, et que s’il est bien un espace dans lequel personne ne peut m’imposer cette loi (elle vient des mêmes que celleux qui détestent les adverbes), c’est bien ici. Nous aurons donc une recommandation de cinq livres (romans et essais) et de quatre recueils de poésie. Pour votre confort de lecture, j’ai même appris à faire une table des matières. 

2025 n’a pas été une année facile pour moi, en revanche elle fut l’occasion de lire beaucoup. Chaque fois, les textes qui me parvenaient étaient l’occasion de me déplacer un peu, de tirer plus loin le fil de mes réflexions ou d’appliquer sur un endroit qui me faisait mal un peu de baume. Je suis contente de vous en proposer ici le miel, que dis-je, la quintessence, son élixir. Allez c’est parti !!!

Juno et Legs, Karl Geary

Je crois avoir entendu parler de Juno et Legs pour la première fois par le biais de la newsletter Incipit, de Léonard Desbrières, que j’en profite pour vous recommander. Consacrée à la littérature irlandaise et à sa domination récente du paysage éditorial, il y épinglait ses publications les plus marquantes. Bien sûr, il n’en fallait pas plus pour me séduire et, fidèle à mon passéisme quant à mes impulsions d’achat, je fonçais dans l’heure même acheter tous les livres qu’il avait recommandé et que l’on pouvait encore trouver d’occasion chez Gibert.  

Au tout début du mois de mai, c’est particulièrement déprimée que j’échoue à La Ciotat avec dans mes bagages pas grand-chose – sinon des quintaux de haine à recracher et quelques livres que j’ai sélectionné avec soin. Parmi ceux-ci, il y a Juno et Legs. Je l’aurai dévoré le jour même de mon arrivée, sans avoir prévu que cette lecture me plongerait dans des souterrains de déprime plus bas encore que ceux dans lesquels je me dépêtrais (et dont je n’aurais pas cru qu’on pouvait les aggraver). Ainsi échouée sur mon rocher embaumé par l’odeur des figues, c’était ballot.

C’est l’histoire d’une petite fille, Juno, pour qui rien ne va. Nous sommes dans les années 70, à Dublin. À la maison, elle se bat avec ses parents, et en particulier avec son père – quand il n’est pas au pub, à se saouler. Sa mère est couturière, et se fait quotidiennement humilier par les voisines dont elle rapièce les robes et recouds les boutons. Juno a des facilités à l’école, mais elle est aussi rebelle, cabocharde, elle cogne ses camarades et bouscule les nonnes. Un jour, Juno et ses mains sales prennent la défense du gamin harcelé de sa classe, un grand garçon dégingandé à l’air malade, qui vit seul avec une mère bigote qui a des tocs de propreté envahissants. Elle le surnomme Legs, et leur histoire d’amitié commence comme ça. 

Fresque suivant le duo depuis leur enfance cabossée jusqu’à l’âge adulte, où l’on retrouve la première sans-abri, dormant au pied des touristes sur le Ha’penny Bridge et le second, atteint d’un mal étrange, tentant de se faire son trou dans la scène artistique dublinoise, Juno et Legs dépeint autant la société irlandaise des années 80 – avec son linceul de misère, de violence et d’alcoolisme – que la façon dont l’amour peut nous servir de radeau. Or, ce radeau se révèle parfois insuffisant à nous sauver du naufrage. 

Il n’y a rien d’heureux dans Juno et Legs. L’histoire finit mal. On en ressort sans lumière et, en ce qui me concerne, le cœur encore plus brisé qu’il ne l’était avant la lecture – comme si on avait donné un coup de marteau sur des bris de verre. Lorsque la littérature et, a fortiori, l’art, parviennent à dépasser le sentiment pour soulever la sensation (si physique, si déchirante soit elle), elle exerce une partie de la magie qui lui échoit. À lire absolument donc, à condition d’aimer pleurer.

Les Dialogues avec l’ange

Peu de temps après Juno et Legs, toujours empêtrée dans mon cafard, j’attaque une lecture d’un tout autre ordre, appartenant à un registre diamétralement différent : les Dialogues avec l’ange

Nous sommes en 1943, en pleine Seconde guerre mondiale, en Hongrie, lorsque quatre ami.e.s partent s’installer dans une petite maison louée à Budaliget, en périphérie de la capitale. Ils ont pour nom Gitta Mallasz, Lili Strausz, Hanna Dallos et Joseph Kreutzer. Chacune et chacun est parti s’installer là-bas pour une raison qui leur est propre – écrire, travailler, réfléchir au tournant qu’ils souhaiteraient voir leur vie prendre. Celle-ci suit son cours usuel, spongieux, indécis, oscillatoire, lorsqu’un jour et sans que rien n’ait pu le prédire, Hanna s’arrête pour laisser sortir de sa bouche les mots suivants : « Attention. Ce n’est plus moi qui parle. »

C’est à partir de ce moment précis que leur vie bascule, et que s’ouvrent les dialogues avec l’ange. Chaque semaine, le même jour et à la même heure, Hanna s’assoit, et à travers elle un ange s’exprime pour délivrer aux autres un enseignement spirituel qui leur est destiné. C’est Gitta qui, très vite, se saisira de ses papiers pour retranscrire ces entretiens. À la fin de la Seconde guerre mondiale, elle est la seule survivante du groupe – les trois autres sont juifs, et ils mourront dans les camps. C’est donc Gitta qui se chargera, quelques années plus tard, de transmettre au monde le recueil de ces échanges, qui sont autant de textes et de discours adressés

Il est difficile de faire une critique des Dialogues avec l’ange, car ils se présentent comme un recueil de voix révélées – et ensuite, seulement ensuite, recueillies puis transmises. Il est impossible d’attaquer son contenu spirituel, aux croisements d’un grand nombre de textes sacrés identifiables, tels que les Vêdas, le corpus Zen, mais aussi et surtout la Bible, puisqu’il repose sur un principe de foi cruciforme (transcendance/immanence) et unitaire. On peut en revanche en signaler l’immense poéticité, et la grâce que ces échanges versifiés transportent.

Chaque prise de parole de l’ange est adressée et si, au fur et à mesure de l’ouvrage, se dessine un fondement métaphysique, philosophique et théologique harmonieux et tangible, l’essence des dialogues repose sur leur dynamique destinée (à une âme singulière). Cette lumière portée sur le soi, sa téléologie et sa raison, se révèle d’ailleurs être au cœur des enseignements délivrés par les anges qui mobilisent le corps d’Hanna pour s’exprimer. 

Au-delà de mon intérêt pour la théologie en tant que discipline, je dois dire que les Dialogues avec l’ange m’ont parlé jusqu’au fond de l’âme, avec ce sentiment étrange d’ouvrir une source de lumière à chaque fois que je me saisissais de ce livre. J’ai fini par en avoir un peu peur, remuée comme je l’étais alors, dans un décor incongru puisque je l’ai principalement lu au bord d’une piscine. Sublime à condition d’aimer la poésie, donc, mais surtout d’être prêt à accueillir ce texte avec la parfaite innocence de cœur qu’il exige. 

Vers un monde univoque, Thomas Bauer

Thomas Bauer est professeur est professeur d’études arabes et islamiques à l’université de Münster. En 2018, il choisit de faire un pas à côté de son domaine de recherches pour signer un essai de philosophie politique passionnant, dont le titre attire immédiatement mon regard : Vers un monde univoque. Sur la perte d’ambiguïté et de diversité. Annonçant ainsi et dès le départ la thèse au centre de son propos, Thomas Bauer choisit d’étudier la façon dont notre tolérance à l’équivoque a drastiquement baissé, et les conséquences de cette incapacité sur le monde moderne et à venir. 

De la disparition des variétés de tomates à l’absence de matchs nuls au football américain en passant par la classification de plus en plus rigide de nos identités de genre et de nos sexualités jusqu’au retrait de l’Art de la notion de beau, Thomas Bauer martèle, argumente, exemplifie. Proche par de nombreux aspects de la pensée des philosophes de l’école de Francfort, Bauer identifie le départ de ce processus comme corolaire logique du capitalisme – un processus qui se serait développé avec l’industrialisation et ses dynamiques d’uniformisation logistique, et qui triompherait aujourd’hui dans l’avènement d’une économie néolibérale toute puissante. Car quoi de plus net et précis, après tout, que les chiffres de la bourse clairement énoncés sur les écrans noirs du marché ? 

Pour l’auteur, nous avons donc perdu en tolérance à l’ambiguïté, et cela se traduit jusque dans le négoce que nous faisons avec nos émotions. Nécessairement, cette perte de manœuvre interne, de plasticité et de subtilité, a pour conséquence d’affecter au premier chef notre rapport au monde et aux autres. Aussi, cette « disposition moderne à la destruction de la diversité » s’exprimerait selon deux modes réactifs opposés : le fondamentalisme ou l’indifférence. Fondamentalisme, d’abord, analysé sous le prisme du religieux, où la radicalisation s’observe partout – que ce soit du côté des trois religions monothéistes comme de celui des nationalistes hindous – et tends à coloniser l’entièreté de nos discours éthiques et politiques – il n’y a, pour le comprendre, qu’à contempler avec horreur la montée des totalitarismes et autres autocraties en Occident. L’indifférence, ensuite, est son pendant négatif, qui se traduit par un désintérêt pour la foi et, a fortiori, par un abandon dans une passivité mue par l’incapacité à faire lien et à faire sens. 

Court et accessible, Vers un monde univoque est un essai passionnant et érudit, qui comporte son lot de défauts théoriques : le propos est si dense qu’il est parfois trop vite brassé, et mériterait des développements intellectuels plus conséquents que la démonstration par l’exemple. Il déploie, en revanche, des tentacules de réflexions passionnantes que parachève un beau lien vers les idéologies transhumanistes. 

Je dois dire qu’en choisissant de lire Thomas Bauer, je savais déjà qu’il prêcherait une convaincue, tant ses thèses se rapprochent au plus près d’une bonne partie de mes inquiétudes et de mes opinions. Si j’entends que l’on pourrait soutenir un point de vue adverse, j’attends avec impatience que l’on m’en fasse une leçon aussi flamboyante. 

Bien-Être, Nathan Hill

Il est peut-être temps de vous le confesser : je nourris une fascination malsaine et dévorante pour les États-Unis. Chaque fois que j’en parle, j’ai le sentiment de devoir m’excuser et embraye aussi sec sur mon intérêt profond pour la littérature américaine, au point que je pense régulièrement que je devrais en faire un article[1]. Puisque ce jour glorieux où j’aurais enfin écrit ma pavasse pour chanter les louanges de ce qu’il s’est fait de mieux en Amérique n’est pas encore arrivé, je m’en tiendrais ici à rappeler mon amour pour Fitzgerald et pour ce que l’on appelle le « Grand roman américain », avec toutes les critiques que l’on peut aisément prêter au genre.

Lauréat du Grand prix de littérature américaine 2024, Bien-Être a reçu un accueil élogieux et respecte la plupart des caractéristiques du genre. Sorte d’épopée nationale à l’américaine, les GAN (Great American Novel) racontent l’Amérique « d’entre les deux côtes » et la vie de ses habitants (blancs et hétérosexuels pour la plupart), dans l’optique d’en fournir une sorte de photographie éthique, politique et sociale. 

Déployant son intrigue depuis le Chicago bohème des années 1990, où d’une fenêtre à l’autre d’une ruelle crasseuse par laquelle deux jeunes adultes s’épient, Bien-Être multiplie peu à peu les flashbacks pour dresser une mosaïque tentaculaire où s’entremêlent la réflexion historique, familiale, politique et intime autour de l’image du foyer. L’histoire est simple : c’est celle de Jack et Elizabeth, deux quarantenaires qui, lorsqu’ils se sont rencontrés à vingt ans, ont cru comme tout le monde que leur amour était exceptionnel. Lorsque l’histoire démarre, ils ont quarante ans, sont bien loin de leurs mansardes où ils se rêvaient artistes, veulent s’acheter un appartement, hésitent à faire chambre à part, ont un gamin insupportable, ne sont plus tout à fait sûre de la réalité de ce qui les unit, et font analyser la qualité de leur sommeil par des machines. 

Alvan Fisher, The Prairie on fire (1827)

De la réflexion passionnante sur l’art paysager à l’odyssée familiale sans scrupules, en passant par une réflexion passionnante sur la quête de vérité – qu’elle se fasse par l’adhésion enthousiaste aux théories complotistes que nous imposent les algorithmes de Facebook ou par le recours désespéré à une littérature scientifique qui ne parvient jamais à nous sauver du réel – Nathan Hill déploie autour de l’histoire de ce couple et de ses inquiétudes une brillante réflexion autour de notre quête désespérée de bien-être. La clé de son histoire se trouve peut-être dans le métier d’Elizabeth, qui est celle qui doute le plus – peut-être en dépit mais aussi à cause de ses activités, puisqu’elle travaille dans un laboratoire spécialisé dans le placebo. Ainsi, au cœur de sa tourmente, se dessinera l’idée suivante : ce n’est pas notre croyance en ce qui va nous aider qui nous sauve, mais bien les histoires dont on entoure le produit. 

Une grande histoire sur notre besoin des histoires – c’est-à-dire, à peu de choses près, le projet littéraire qui m’obsède depuis toujours. À cela, ajoutez une grande subtilité de style et d’analyse[2], un humour aigre qui fait grincer des dents et – surtout – une grande et inébranlable tendresse pour les personnages qu’il manœuvre, et vous aurez un roman superbe, de ceux qui donnent envie de réaffirmer avec joie notre besoin de fiction. 

Le Capitalisme de l’apocalypse Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Quinn Slobodian

Vous me direz que je suis obsédée par les États-Unis et vous n’auriez sans doute pas tort mais, quoique le titre le laisse à penser (la patrie de Donald Trump n’étant pas moins que le creuset originaire d’un capitalisme libertaire de plus en plus débridé), Le capitalisme de l’apocalypse de Quinn Slobodian ne concerne pas l’Amérique à proprement parler – plutôt sa pensée politique, ses thuriféraires arachnoïdes, et ses velléités impérialistes et expansionnistes. 

Canadien, professeur à l’université de Boston et spécialisé dans l’histoire du néolibéralisme[3], Quinn Slobodian aborde ici un sujet que je ne connaissais pas du tout en-dehors des clichés que j’en avais : la question des « zones grises », concept regroupant un ensemble hétérogène de lieux du monde qui se présentent comme expérience économico-politique où les besoins de la finance annulent celui de démocratie

J’ai grandi à Bruxelles, à proximité du Luxembourg. Très jeune, j’ai compris qu’il existait des endroits du monde où la fiscalité dépassait l’idée de nation. En 2013, Gérard Depardieu était fait citoyen d’honneur d’Estaimpuis[4], petite bourgade de la Wallonie picarde où il s’était acheté une maison et dont le charme à lui seul ne pouvait expliquer cet investissement. Même le jeu de dupes était faible, tant les tentatives de fraude relevaient de l’évidence pour le riche acteur qui avait choisi de s’installer à quelques mètres à peine de la frontière avec la France. En-dehors de ces intuitions bredouillantes, j’ai toujours eu du mal à comprendre ce qu’étaient réellement ces zones mystérieuses, d’où des photojournalistes nous envoyaient des photos d’ouvriers entassés dans des appartements-tombeaux, et que sont Singapour ou Hong Kong. 

Série « Piégés » de Benny Lam

En 2009, Peter Thiel, fondateur de Paypal et investisseur en capital-risques, déclarait : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». C’est autour de cette idée, au cœur du projet anarcho-libertarien, que se déploie l’essai de Quinn Slobodian. Explorant les fractures de nos cartes délimitées par les États-Nations, il s’engouffre dans les brèches, en explore les singularités et le projet. On se promène à Singapour, en Somalie, à Ciskei, au Liechtenstein, à Hong Kong, de paradis fiscaux en ports francs, d’enclaves en cités-États et en zones économiques spéciales. À travers ces trous dans la carte se dessine un projet, celui de micro-communautés revendiquées, pour lesquelles un projet économique prédéfini annule toute nécessité démocratique – au sens où elle annule tout besoin citoyen et participatif. Ce rêve, c’est celui des libertariens les plus féroces, dans la droite lignée de Milton Friedman, leur maître à tous, d’un monde où l’économie pourra enfin déployer toute sa frénésie, sans entraves. 

Si le livre comporte son lot de faiblesses scientifiques, il en reste extrêmement bien écrit et, au-delà de la découverte théorique qu’il fut pour moi, il eut également le mérite de me forcer à revoir certaines de mes convictions les plus farouches. Il m’est en effet arrivé, à divers moments de ma lecture, d’en venir à me demander dans quel mesure un tel morcellement de notre monde n’était pas souhaitable. La raison à cette interrogation, c’est que je crois fermement à la souveraineté des peuples, c’est-à-dire en leur pouvoir d’autodétermination. Cette opinion est liée à la fois à mon éducation, à mes penchants politiques et à mon rapport à la Belgique et à ses tensions propres. 

J’en suis donc venue à me demander plusieurs fois ce qu’on avait à perdre, finalement, à revoir notre fonctionnement planétaire autour de microcommunautés unies par une même vision politique et, a fortiori, économiques. Or, de revendications politiques, le projet anarcho-libertarien n’en porte pas, sinon son absolue négation du principe de droit, où seule compte la loi du marché qui est celle du plus fort. Ainsi, il m’a fallu me rappeler et réaffirmer pour moi-même qu’un univers dépourvu de structures d’homéostasie (ce qu’il convient d’appeler démocratie) n’était pas souhaitable en ce qu’elle portait en son essence la prédation comme seule règle du système.

Un essai passionnant, qui apprend beaucoup et nous force à réinterroger ce sur quoi se maintiennent nos idéaux. 

Si la critique littéraire est un exercice compliqué, la critique poétique l’est sans doute plus encore – car que jugeons-nous, exactement ? Ce n’est pas que la poésie soit dépourvue de technicité (qu’elle soit narrative, lexicale ou encore sensorielle), mais l’aborder sur un angle argumentatif me semble toujours indu, comme gratter du bout des doigts son vernis pour en garder les miettes sous l’ongle. En outre, je dois dire que je suis plutôt agacée par la tendance éditoriale récente qui propose des recueils sous forme de romans-poèmes[5]. Les recommandations suivantes seront donc plus courtes, fondées sur des extraits, afin que vous puissiez entendre avec le cœur si ces œuvres vous parlent ou non.

Le Mauvais sang suivi de Feu de brousse suivi de À triche-cœur, Tchicaya U’tamsi 

Né Gérald-Félix Tchicaya, le poète adopte en 1957 le pseudonyme U’tamsi, qui signifie en vili (langue de la famille bantoue) « celui qui parle pour son pays ». Aujourd’hui trop méconnu du lectorat occidental au regard de l’importance de son œuvre (il donne notamment son nom au prix Tchicaya U’tamsi pour la poésie africaine, décerné tous les ans à Assilah, au Maroc, depuis 1989), U’tamsi est un poète congolais que l’on range aujourd’hui dans le mouvement du rimbaldisme africain

Fils de diplomate, il sera la plume de Patrice Lumumba (assassiné par le gouvernement belge en 1961) et travaillera également à l’UNESCO. Reconnu par ses contemporains, il tiendra cependant ses distances vis-à-vis du mouvement de la négritude, pour construire une œuvre littéraire singulière et immense. Dramaturge et romancier, Tchicaya U’Tamsi est avant tout poète. À travers un humour noir et cinglant, les images déferlent dans la dislocation de sa syntaxe. On y retrouve le Christ, la brousse, la guerre, le sang, le sexe et les goyaves. Éminemment sensorielle, U’Tamsi manie le sonnet aussi bien que l’élégie, pour emporter dans son flot virulent le lecteur qui accepte de se laisser emporter. Aussi engagée qu’irrévérencieuse, la poésie d’U’Tamsi est à lire de toute urgence. 

[…]

Comme va le fleuve

j’ai dansé dans ma tête

et moi révulsé

sans bravoure

j’ai dansé 

gonflant mes joues

comme les najas dans les pires moussons

je me suis vu mort

comptant mes articulations

par un clair de lune bleu

c’est juste

je ne sais plus faire l’amour

avec cette odeur d’hyène sur mes mains

Rends ta couronne, Agathe Saint-Maur

Agathe Saint-Maur est née en 1994 à Besançon, et a publié en 2021 son premier roman, De sel et de fumée, aux éditions Gallimard. En mars dernier, elle publie son premier recueil de poésie, Rends ta couronne, avec sur la couverture ce sous-titre qui est la signature des publications du Castor Astral : « Ce que tu as fait à mon rapport au réel a fait déferler ma colère ». 

J’ai, pendant plusieurs semaines, entretenu un rapport d’hostilité avec ce livre chaque fois que je le croisais sur une étagère. Aucune raison à cela – je suppose que cette connexion de mon regard à cette œuvre appartenait à la même fascination entremêlée de désir et de jalousie, et je l’ai regardée longtemps dans le blanc des yeux avant de me résoudre à l’acheter. Je voulais la haïr, puis j’ai rompu, et mon intimité s’est confondue au travail de la poétesse. Tout, je dis bien tout, ce qu’elle exprimait dans Rends ta couronne mettait des mots sur le lieu de moi où la douleur et la haine étaient les plus sensibles.

Au départ, une rupture – celle de la narratrice avec un homme nommé Pablo. C’est à partir de ce point que se déploie une pensée d’une intelligence très fine sur ce que sont l’amour et le désir à une époque où le rapport aux frontières se trouble, et sur la manière dont la poésie et la fiction sont à la fois un rempart de l’intime et le lieu où celui-ci est le plus en danger d’être perverti. C’est exactement par cet angle de l’attaque contre le rapport au réel et au fictif que Rends ta couronne m’a parlé, et que j’ai pu en apprécié chaque ligne par sa puissance de poésie et de pensée. 

J’ai arrêté d’avoir un avis sur les choses 

Quand j’étais plus jeune, j’avais un avis cinglant sur chaque chose 

Je fouettais tout ce que je rencontrais, d’un pot de crème à l’existence de Dieu 

Je pense, aujourd’hui, qu’il est bien plus intéressant d’observer que de déplacer […]

En réalité, toutes les particules en présence sont centristes 

Les concepts zonent, indéterminés comme à l’abribus

Quand on flotte, rien n’oblige 

Rien n’existe, non plus 

L’espace de la nuance est le luxe de l’irréel, mais rien ne justifie d’en refuser les bulles, le miel. 

Il n’y a pas de nécessité au réel. 

Je plonge des bleus suivi de Rien n’est tant bleu que les cieux, Delphine Arras

Delphine Arras écrit et vit à Avignon, où elle donne entre autres des ateliers d’écriture. Artiste prolixe, elle écrit comme elle respire, avec une simplicité telle qu’elle brouille les frontières de la vie avec le geste poétique. Engagée dans un verbe profondément charnel, secoué, convulsé, vivant, elle a suivi son apprentissage auprès de la très reconnue Laura Vasquez, et collabore régulièrement avec des artistes plasticien.nes et/ ou des metteur.euse.s en scène. 

J’ai découvert Je plonge des bleus complètement par hasard, en faisant l’inspection minutieuse des ouvrages d’occasion du rayon de poésie de chez Gibert. Je me rappelle avoir hésité à le reposer. Je l’ai lu d’une traite, en précisément 1h30 – le temps qu’a duré pour moi le trajet de TER qui m’a conduite de Toulouse jusqu’à Ax-les-Thermes, où mon père, mon frère et moi prenions le départ de notre randonnée en juillet. 

Accompagné d’une très belle préface de Frédéric Mauvigner, Je plonge des bleus est un livre où l’écriture se présente comme un hématome, la trace trouble et perceptible que le réel laisse en se cognant à la langue. Érotique, hurlante, d’une admirable richesse lexicale (à laquelle, en poésie, je suis tout particulièrement sensible), j’ai surligné, rayé, raturé des extraits de poèmes par dizaines, tous disant la confusion des animaux sauvages lorsqu’ils ont perdus leur propre géographie. Sublime, au moins autant que les vallées qui se rétrécissaient tandis que mon train filait dans la pénombre.

Je ne veux pas dévoiler les petits sacrés. Et quand je me crois seul à avoir vu cela éjecte mon ego sur un ring de roses. EST est en métal. Au moins il répond. Ses forêts aiguisent une géométrie. Et je ne croise ici que des êtres aux langues épuisées. Je veux connaître. Je perds de la vitesse. Bientôt j'arrête. Allons-nous respirer à franche mise comme tout à l'heure? EST. J'aime ses tumultes de survie. Ce n'est pas ma tribu. Je veux bien sa soupe et son parler. Et je veux bien frotter ma peau et mon inquiétude à une peur plus grande que moi. Et à ce qui brandit sans se redresser. Toujours pas. SUD est équipé. Et la constance de son bleu me fait plonger. Je ne résiste pas à ses provocations. Les soirées s'étirent pour accueillirent plus de conversation avec sexe compris. Je veux aimer perdre et gagner en une nuit.

La Terre Vaine et autres poèmes, T.S. Eliot

Il existe une temporalité magique, celle où s’effectue la rencontre du soi vers un livre, et je crois fermement que nous n’avons aucune prise sur ce calendrier[6]. J’ai fréquemment voulu lire The Wasted land, soit La Terre Vaine, en ai acheté une première version à Bruxelles, une seconde en anglais, dans une librairie du Meat District quand je suis partie à New-York, une troisième en version bilingue au Centre Pompidou, lors de la rétrospective consacrée à Francis Bacon. Pendant les six ans qu’ont duré ces pas chassés, je ne suis pas parvenue à l’aimer. 

Puis, en octobre, ma main se glisse vers l’un de mes exemplaires. À l’intérieur d’une page, je retrouve deux fleurs, que j’y avais mise à sécher il y a bien longtemps – je ne sais plus quand. Ce dépôt appartient maintenant aux domaines de l’immémoriel. Le poème où j’avais caché mes fleurs est l’un des plus connus de T.S. Eliot, et il commence par ces vers : « Avril est le plus cruel des mois, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle Souvenance et désir,/  il réveille Par ses pluies de printemps les racines inertes ». 

Poète américain né à la fin du 19ème siècle et décédé en 1965, T.S Eliot est l’un des auteurs les plus importants de la littérature américaine. Proche d’abord du courant moderniste, il se fera naturaliser anglais, où s’accentue son intérêt pour la spiritualité protestante. De ce cheminement intérieur jaillit l’une de ses œuvres les plus importantes, le recueil Quatre Quatuors, qui lui vaudra en 1948 de recevoir le Prix Nobel de Littérature

La poésie d’Eliot gravite autour d’à peu près tout ce que j’aime, et a très vite rejoint le panthéon personnel de mes œuvres favorites, c’est-à-dire celles devant lesquelles je n’ai d’autres choix que de me prosterner à défaut d’avoir pu les écrire. Le narrateur, qui nous quitte par sursauts abrupts, se décale, à droite, à gauche, rompt avec son texte pour mieux y revenir, use d’une langue polyphonique, sautant d’un registre à l’autre sans difficulté, pour tout dire à la fois de la ville, du temps, de la guerre, de l’amour, des éléments de la nature et de la présence divine. La poésie y est un aimant, un entonnoir, un dictaphone, capable d’enregistrer les soupirs et les cris de tous les éléments du monde, et de leur donner leur place la plus juste. 

Dire combien c’est beau serait encore en-dessous de la puissance et de la magie qui s’en dégage et que, depuis, je ne parviens pas à m’arrêter de lire. 

Ma grandeur, j'en ai vu le moment vaciller. 
J'ai vu l'éternel Laquais tenir mon pardessus et ricaner,
En un mot, j'ai eu peur.
Aurait-ce été la peine, après tout,
Après les tasses de thé, la marmelade d'orange
Parmi les porcelaines et quelques mots de toi et moi,
Aurait-ce été la peine
De trancher bel et bien l'affaire d'un sourire,
De triturer le monde pour en faire une boule,
De le rouler vers une question bouleversante,
De dire : "Je suis Lazare et je reviens d'entre les morts,
Je reviens pour te dire tout, je te dirai tout " -
Si certaine, arrangeant un coussin sous sa tête,
Avait dit : "Non, ce n'est pas ça du tout ;
Ce n'est pas ça du tout que j'avais voulu dire."

Que vous dire de plus après cela – sinon réaffirmer notre inextinguible soif de poésie et de fiction,

À l’année prochaine, des mots plein les poches, 

Alice. 


[1] Ça viendra, ça viendra… un jour, peut-être…

[2] Ils ne sont pas d’accord avec moi chez Maurice Nadeau, dont je salue l’excellente critique au demeurant, mais pas grave, j’ai décidé d’être certaine de mes opinions.

[3] Qui est le sujet de son précédent ouvrage, Globalists: The End of Empire and the Birth of Neoliberalism, qui est déjà dans ma pile à lire. 

[4] Ce titre lui a été retiré depuis. 

[5] Ça ne veut pas dire que toutes ces œuvres ne sont pas bonnes, mais que je suis ennuyée par le fait qu’il faudrait qu’un recueil raconte une histoire (au sens le plus commun du terme) pour qu’il soit rentable en termes de ventes.

[6] J’écrirai un article sur ça un jour aussi. 

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