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Introduction : l’Irlande et mes naïves espérances catholiques
Une fois n’est pas coutume, il est temps pour moi d’évoquer à nouveau mon récent et immodéré amour pour l’Irlande – cette fois sous un autre format que je ne l’avais proposé jusqu’ici dans les articles de ce blog, puisque je m’écarterai un peu de la référence littéraire et académique pour plonger plus franchement (et non sans joie) dans l’écriture de l’intime. Comme je le mentionnais dans mon article précédent, qui faisait le bilan de mes lectures 2022 (j’en profite d’ailleurs pour vous remercier car j’ai été très touchée de l’accueil que vous avez fait à cet article, et à l’ouverture de mon site), mes deux voyages en Irlande sur la fin de l’année ont été pour moi extrêmement marquants, à tout un tas de niveaux dont je ne soupçonnais pas l’amplitude – et parmi ces couches de moi qui ont été remuées par ces deux voyages, il y a également eu l’âme – c’est-à-dire une dimension purement spirituelle.
Il y a quelques jours, j’assistais à la soirée de lancement du nouveau roman d’Isabelle Sorente, L’Instruction (dont je recommande vivement la lecture car c’est un petit bijou de mots et de pensées, à la fois violent et cruel et profondément tendre et empathique). Au sujet de cette fameuse instruction bouddhiste, qui est au centre de l’histoire racontée dans le livre et dont le titre se fait l’éponyme, Isabelle Sorente faisait très justement remarquer qu’à l’époque de 180 jours (2013) – et dans une certaine mesure aujourd’hui encore -, l’utilisation du mot « âme » avait quelque chose d’un peu tabou, sinon de sale. Utilisez-là, et vous serez marqué du sceau du féminin ou du dévot – on vous prendra un peu moins au sérieux, avec un petit rictus au mieux amusé et au pire gêné.
Hors, vous le savez dorénavant, après ma plongée innocente dans l’univers ambivalent des nouvelles spiritualités, je me suis prise d’un renouveau de passion pour les imageries catholiques : et c’est donc dans cet état d’esprit bourré d’espérances que je suis partie en Irlande en espérant y vivre quelque chose de l’ordre de l’illumination mystique, ou au moins matière à réflexion pour une série de poèmes que j’écrivais alors sous le titre des Mélomanies des cadavres vis-à-vis du cosmos (pompeux, certes). Le fait est que je n’ai pas rencontré Dieu ni vu la Vierge au détour d’un promontoire nimbé de brume (mais la vérité est aussi que si cela m’était arrivé j’aurais probablement pris peur, pleuré, appelé ma mère, puis serais rentrée en Belgique tout aussi sec) et que je n’ai pas non plus réussi à poursuivre mon ambition d’écrire des poèmes fervents ; mais il est vrai en revanche que j’ai vécu trois expériences épiphaniques et que l’une d’elles en particulier a eu sur moi des effets durables. C’est cette petite histoire que je voudrais vous raconter aujourd’hui.
L’attente du Connemara
Mais comment raconter ce type d’expérience ? Toute une série d’obstacles se sont jusqu’ici opposés à ce que je commence à entreprendre la narration de cet épisode, qui remonte aujourd’hui à presque deux mois – à mon grand regret car si cela ne tenait qu’à moi, je serais déjà retournée en Irlande au moins deux fois – mais je n’en ai pas les moyens ni le temps dans l’immédiat, ce qui dans une certaine mesure me permet au moins de barboter tranquillement dans la moite épaisseur de mes souvenirs et de m’en repaître pour en écrire des poèmes ou des articles. Parmi ces craintes, il y a celles liées aux qualités de narration, à la peur du jugement bien sûr (on ne s’en défait pas si facilement) ou des critiques liées à l’exercice de l’écriture de l’intime. Que peut-on raconter et que ne peut-on pas dire ? J’écris ces lignes, je bois mon thé, et depuis ces vingt minutes que je rédige j’ai déjà coupé deux notes en pensant à ces gens qui potentiellement vont me lire. Il faut donc épurer, dans une certaine mesure au moins : mais que reste-t-il après tout cela ?
Quand j’ai pris mes billets d’avion pour Dublin, il y a trois mois, je n’en attendais pas grand-chose (comme je déjà dit, c’est vrai, mais je ne sais pas qui me lit dans le fond, ni tout ce qu’ils ont lu, alors on répète les constantes si elles ont de l’importance). En particulier, j’avais été déçue de devoir me résoudre à l’évidence : je n’allais pas avoir le temps de me rendre dans le Connemara et (puisque c’était à peu près le seul toponyme que je connaissais d’Irlande, grâce à Michel Sardou bien entendu) cet état de fait m’agaçait terriblement. J’avais envisagé tous les moyens – partir de Dublin tôt le matin et arriver à Galway pour la journée, faire l’inverse et rentrer à Dublin le soir, prendre un bus touristique, etc. – mais aucun n’était tout à fait réalisable ou satisfaisant ; et, à la place, j’avais choisi de visiter les montagnes de Wicklow et le lac de Glendalough (finalement, c’était très bien aussi).
Mais le Connemara était resté pour moi un point mort et une vague obsession. Lorsqu’il fut temps alors de préparer mon second voyage en Irlande, plus long, un passage à Galway s’est imposé tout naturellement et j’avais décidé d’y rester trois jours. Ainsi, j’aurais donc le temps de visiter la ville, le dit parc national, et les falaises de Moher, soit les trois attractions touristiques les plus notoires du Comté[1]. Parce que l’Irlande est un pays relativement mal desservi par les transports en commun, qu’il faisait alors trop froid (et humide, ce dont j’ai fait les frais en tentant la Cliff Walk partant de Doolin jusqu’aux falaises de Moher[2]) pour envisager un trek itinérant de longue durée, et que j’avais envie de voir un maximum de points notables, j’ai finalement décidé de faire tomber les ultimes barrières du snobisme[3] en réservant un voyage touristique en car d’une journée au départ, donc, de Galway.
Je suis arrivée à Galway le vendredi matin, après un long trajet de presque six heures au départ de Killarney, et mon excursion était prévue pour le dimanche. Je m’abstiendrai de faire la narration complète de ces deux premiers jours dans la quatrième plus grande ville d’Irlande, mais il est important pour le récit qui va suivre (car oui, je vous le jure, il va suivre, il arrive) de mentionner que Galway a été pour moi une expérience en demi-teinte pour ne pas dire une déception, pour tout un tas de raisons anecdotiques – pour certaines drôles et pour d’autres moins – et principalement à cause de l’auberge de jeunesse que j’avais choisie, qui avait le confort et l’ambiance d’une prison, saleté en sus. Je n’ai pas osé faire de mauvais commentaire sur Tripadvisor, car je suis touriste certes, mais j’ai encore du mal à laisser mon aigreur se déployer par monts et par vaux, alors je vous le dis ici : n’allez pas au Galway City Hostel ; c’est à côté de la gare (mais ce n’est vraiment pas un avantage), plein de moisissure, ça n’a aucun charme (sauf si le charme pour vous consiste en de pittoresques champignons tout autour des lits et des douches) et, surtout, surtout (car autrement on le lui aurait pardonné, c’est une auberge de jeunesse après tout, et le voyageur pédant a le goût du roots et du rustique), ça m’a coûté affreusement cher (144 euros pour trois nuits ??).
Bref, ces précisions apportées, laissons nos mauvaises énergies de côté, et expliquons que pour fuir le plus souvent possible le lit dans lequel je dormais pendant ce week-end de trois nuits, j’avais pris l’habitude d’aller chaque soirs regarder les matchs de la coupe du monde[4] dans un pub situé non loin de mon auberge. La veille de mon départ dans le Connemara, malgré ma fatigue – liée à mes mésaventures à Doolin – ne fit pas exception : et c’est ainsi que je passai une intéressante soirée à traîner dans la ville avec un taux particulièrement élevé de Guinness dans le sang, avant de m’écrouler dans mon petit lit de fer qui portait le numéro 23 sur 28 du GCH.
Fragilités dans le bus Paddywagon

Je ne sais plus à quelle heure était prévu le départ, simplement que c’était tôt le matin – peut-être huit heures -, et qu’à peine les yeux ouverts j’ai sauté hors de mon lit pour ne pas passer trop de fugitives secondes dans cette auberge que je commençais doucement à haïr. Mais dès le pas de la porte franchi, j’ai senti que la journée allait être difficile : je me sentais fragile, vaguement faible, un petit peu ailleurs ou à côté, nerveuse et angoissée. Puisque j’avais une heure à tuer avant le départ du car, et que j’espérais encore que mon état de vague dissociation ne soit lié qu’à une grosse gueule de bois conjuguée à l’hypoglycémie, je me suis mise en quête d’un magasin ouvert où je pourrais m’acheter un café plein de sucre et peut-être même un petit déjeuner. Mais à cette heure matinale, en plein mois de décembre dans un Galway endormi, les alentours d’Eyre Square ne purent rien m’offrir d’autre que le Starbucks de la gare – que j’ai tenté d’éviter tant que je pus, mais après tout c’était ça aussi l’expérience locale, n’est-ce pas ? – ; et c’est ainsi que je me retrouvai sur un banc glacial de la place, au milieu des cabanons du marché de noël endormis et d’une grande roue blanche et fixe qui m’observait en silence. Une fois mon café au caramel et à la crème fraîche avalé (j’avais trouvé ce choix judicieux, parce que c’était chaud et très sucré), je dus me rendre à l’évidence : six euros dépensés dans une boisson ne suffiraient pas à faire descendre ma fébrilité.
J’ai mes expériences de l’anxiété, et il n’est pas question ici d’en faire le référencement – écrire sur soi, oui, mais ne pas être trop impudique Alice, voilà une bonne leçon à retenir – mais parmi les mécanismes de défenses que j’ai peu à peu développé, l’un d’eux marche mieux que les autres, sinon quasi systématiquement : l’acceptation poussée au point de la parodie[5]. « Ok, Alice, tu ne te sens pas bien, mais t’as dépensé quarante-cinq balles pour ce tour en bus, et ton bus, il va bientôt partir, alors tu prends sur toi et tu subis » ; je marche vers l’arrêt de bus avec le corps criblé de vertiges ; « ok, Alice, il ne va rien t’arriver » ; je dois me tenir à un poteau parce que tout vacille ; « ok, c’est dur, mais tu vas t’asseoir et boire de l’eau, et petit à petit ça ira mieux » ; je m’assieds dans le siège, c’est profond, chaud et confortable, j’ai mon téléphone entre les mains, celui que j’ai acheté à cinquante euros chez Darty, distrais toi, à côté de moi dans le bus il y a une jeune fille avec un piercing dans le nez, nos regards se croisent, elle est belle et elle a l’air gentille ; « mais j’ai le cœur qui bats trop fort, encore, ça ne s’arrête pas » ; le chauffeur démarre le moteur et entame son discours comme un vieux disque, il a un accent à couper au couteau et je n’y comprends rien, ou peut-être que je ne suis pas concentrée, je n’y arrive pas, les paysages défilent mais il fait gris, leurs couleurs sont étranges et trop saturées, et pourquoi il y a autant de ruines dans les champs d’Irlande, peut-être que notre guide l’explique mais ses mots me traversent sans que je ne puisse les saisir, pourquoi ma technique ne marche pas, je suis angoissée et je n’y arrive pas, les gens font connaissances et discutent et je suis toute seule, je suis complètement coincée dans ma cervelle et je ne parviens pas à en sortir et je ne parviens pas à m’en sortir et peut-être que je n’y arriverai jamais et je suis là au milieu de l’Irlande et je n’y arrive pas.
Voilà là où je veux en venir : les cinq premières heures de mon tour dans le Connemara sont un véritable calvaire, parce que je ne parviens pas à sortir de ma tête. Je suis angoissée jusqu’à la crise de panique, ce qui ne m’est plus arrivé depuis deux ans : je ne contrôle rien et, surtout, je m’en veux. Je m’en veux pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles cette vague impression de régresser, parce que les participants de l’excursion se rencontrent et discutent entre eux et que je suis incapable de m’intégrer, que j’ai du mal à croiser leurs regards et que je me sens étrange ; et surtout, surtout, parce que je suis enfin dans le Connemara mais que je ne le vois parce que je suis coincée à l’intérieur de mon crâne.
On passe par le village de Cong, son château, ses ponts et sa forêt, c’est là qu’a été tourné L’Homme tranquille (John Ford, 1952), mais je n’en profite pas ; par les vallées et les campagnes, les paysages se font plus beaux, plus roux, plus marins, plus amples. On passe par le fjord de Killary, le seul fjord d’Irlande qui reste aujourd’hui encore l’un des plus beaux endroits que j’aie visité de ma vie ; tout est splendide, criblé de moutons et de chemins de pierre, mais je suis coincée dans ma tête et je ne vois rien, et même pleurer pour lâcher du leste me semble impossible. C’est dans cet état de fragilité et de chagrin – propice, me diriez vous, à l’épiphanie – que notre bus a fini, sur les coups de treize heures, par se garer sur le parking de la Kylemore Abbey.
Vortex dans les jardins de Kylemore
Ancien château construit à la demande de Mitchell Henry, riche politicien anglais d’ascendance irlandaise, en cadeau à sa femme qui avait eu un coup de foudre pour les lieux lors de l’une de leurs précédentes villégiatures dans le Connemara, l’abbaye de Kylemore obtient les privilèges abbatiaux d’une communauté de bénédictines d’Ypres en 1920. Lorsque je lis l’information sur les panneaux d’information, je souris : il m’a fallu me retrouver perdue dans une vallée irlandaise pour y retrouver le fantôme de la Belgique – qui n’arrête pas de me poursuivre. Après la fin de la Guerre d’indépendance irlandaise, en 1921, la communauté bénédictine – cela fait partie de sa vocation – ouvre une école pour jeune fille, qui fonctionnera jusqu’en 2010. Aujourd’hui, le château de l’abbaye est un musée et lieu de conférence : le lieu, cependant, reste saint puisqu’une nouvelle annexe – entre l’ancien bâtiment et les jardins – fut construite et que les bénédictines continuent d’y prier et d’y vivre selon leurs règles.
Je me rappelle, après être sortie du bus, d’avoir respiré un immense bol d’air, et d’avoir marché le plus vite que j’aie pu jusqu’à la buvette du site : je n’ai aucun souvenir, en revanche, de ce que j’y ai mangé. Proprement aucun. Je sais seulement que je me suis assise, seule, abandonnant définitivement toute velléité de me faire des ami.e.s parmi les autres participants, et que j’ai reposé mon plateau à peine mon repas achevé pour partir me promener. C’était une après-midi de décembre : il faisait froid, et il y avait beaucoup de vent. Dès l’entrée du domaine, sur le petit pont qui fait face au lac et à l’abbaye (c’est la vue qui apparaît sur la plupart des photos), quelque chose de très léger en moi se relâche et s’envole, comme un petit ballon d’hélium quittant une main d’enfant. J’écoute les roseaux frémir et les vaguelettes se faire la course sur la rive du lac. Au-dessus de moi, mais je ne peux pas encore le voir, le ciel gris et opaque se scinde pour laisser bruire quelques minces rayons de soleil blanc. Je donne mon billet d’entrée à la dame du guichet, je me sens mieux mais c’est encore un peu compliqué pour moi de parler et même d’entendre, elle me parle dans un anglais facile, un anglais pour touriste ; je vois sur son badge qu’elle s’appelle Betty et je crois que je la regarde d’un air un peu trop halluciné car avant que je n’aie le temps de formuler une phrase correcte Betty me tend un petit fascicule touristique en français.

Cela ne se voit pas tellement sur les photos – ni celles que j’ai pris avec mon infâme téléphone ni même celles que l’on trouve sur Internet -, mais l’abbaye de Kylemore se situe au pied de très hautes montagnes et une fois au bord du lac le vent souffle donc comme dans une cuve – et je suis transie de froid. Je trottine en regardant à peine les fleurs disposées en grappe le long des allées – des dizaines d’hortensias, de bruyère, de chrysanthèmes, de fuschias et de roses arrangées dans leurs carrés de jardin – puis me réfugie dans le château pour en faire la visite. Je lis les histoires, pense aux Mitchell, à la mort tragique de la mère de famille, à cet enfant passionné de photographie, aux élèves de l’internat, à cette princesse indienne qui y a séjourné – et, petit à petit, indubitablement, je me sens mieux.
Quand je sors du bâtiment, le soleil a achevé sa franche trouée dans l’horizon escarpé que dévoile le ciel. Je ne suis pas encore ancrée, mais je respire. Malgré l’aspect incontournable du site, en ce dimanche hivernal, les rives du lac sont presque vides – ne restent que quelques familles qui rigolent le long des allées, et un peu d’espace pour moi pour entendre le vent. Je m’avance sur un sentier au pied des collines ; dans le Connemara, elles ont ceci de spécial d’êtres rousses et de ne présenter aucun relief : les montagnes ressemblent à d’immenses cailloux déposés tels quels sur la ligne d’horizon. Je lis sur les panneaux que la forêt abrite une faune particulièrement préservée, parmi lesquels lièvres et bulots, et des dizaines d’oiseaux dont je note scrupuleusement le nom en me promettant d’essayer de les dessiner une fois rentrée à la maison ; puis, entre les arbres, au bout du sentier, j’aperçois la petite chapelle que je voulais visiter.
Construite en même temps que le mausolée que Mitchell Henry fait bâtir en mémoire à sa femme Margaret, décédée prématurément des suites d’une maladie contractée lors d’un voyage en Egypte, et inspiratrice du site de Kylemore, la « petite chapelle de Kylemore » est une église néo-gothique que l’on surnomme la cathédrale miniature en raison de ses proportions insolites et du soin apporté à sa composition. Bâtie en grès, si l’édifice est inspiré des églises du quatorzième siècle (sa construction est achevée en 1881), il se défait pourtant des motifs décoratifs traditionnels gothiques – comme les gargouilles – pour favoriser les éléments architecturaux végétaux, animaux, floraux et bibliques – roses, oiseaux et angelots. Je m’y engouffre et observe les piliers et les vitraux. Au fond de la nef, perché sur son abside, un grand Christ de métal gît sur sa croix, bras grands ouverts, mimant l’ouverture des latéraux du transept. Le vent m’attend, dehors ; et, moi, j’ai le cœur un peu plus léger à chaque secondes. Alors, chose que je fais rarement, j’attends qu’une famille entière ait passé son tour pour me saisir d’un long cierge, que je sélectionne avec soin[6] ; puis je l’allume et le dépose. Je le contemple quelques secondes, pas tout à fait authentique dans ma méditation : je sens que, derrière moi, d’autres visiteurs attendent leur tour et me scrutent ; et c’est timidement, sans conviction, que j’effectue un maladroit signe de croix car, me dis-je, c’est ce qu’il faut faire pour pénétrer respectueusement les égrégores catholiques. Je regarde une dernière fois mon cierge, et je tourne les talons.
L’embrasement de cette bougie, quoiqu’effectuée rapidement, m’ajoute encore un peu de baume au cœur. En regardant la fumée s’élever dans le chœur, je pense au vœu que j’ai fait, à ce qu’il signifie pour moi et pour moi seule ; mais, surtout, une pensée me frappe et me touche : celle d’être là, au milieu du Connemara, et d’avoir allumé un cierge dans une cathédrale entre eau, montagnes et forêts, à l’abri du vent. Pendant plusieurs jours, j’ai été portée et émerveillée par cette idée que je pouvais bien être là où je voulais dans le monde, et dans n’importe quelle disposition d’esprit que ce soit ; mais que quelque part dans le Connemara, à la nuit tombée, une bougie brûlait avec mon rêve, et qu’elle brûlait pour moi.
Après quelques minutes de promenade encore et une courte méditation face au lac Pollucapal, puisqu’il me reste un bon trois-quarts d’heures avant le départ de mon bus et mon retour à Galway, je décide de retourner au tearoom du site pour y manger un scones à la confiture et y boire un thé. Et, en dépit de tout le lyrisme que j’ai tenté de mettre dans ces quelques descriptions précédentes, c’est là et là seulement que la véritable épiphanie est arrivée.
La Nonne de Kylemore Abbey
Le Mitchell’s Café est vide en hiver. Les touristes sont rares et les tables s’étalent par grappes en dizaine dans l’immense salle du restaurant irlandais, toutes couvertes de leur sous-nappe vert empire. Je prends mon plateau au self, y commande un thé noir à l’anglaise, avec son dairy milk servi dans de minuscules cruches de porcelaine, et un scones aux fruits secs que l’on agrémente de crème fraîche et de confiture ; puis je cherche une petite table à l’abri, entre les feuilles de grandes plantes en pot. Je dispose mon assiette, ma tasse et ma théière précieusement, prendre le thé est un exercice de style que j’exécute avec dévotion, puis enfin je lève les yeux et je les vois.
Ma première pensée est une pensée surprise : face à moi discutent une laïque en pull mauve et une nonne autour de deux bols de café. Je n’entends rien de leur conversation, elles sont trop loin, mais je peux presque les entendre égrener ces « choses et autres » de leur quotidien : pour l’une l’état de son mariage (je devine qu’il va plutôt bien), les difficultés rencontrées au boulot ; pour l’autre l’organisation d’une conférence ou l’arrivée prochaine de telle ou telle novice. Je m’étonne de les voir simplement assises là, par un après-midi de plus en plus doux, discuter tranquillement, la scène est belle, elles boivent du café, tout cela semble terriblement normal, et cette nonne de dos attire mon regard et sans que je ne comprenne rien je me mets subitement à pleurer.
Voilà mon épiphanie : c’est tout.
Je regarde cette nonne de dos et une vanne s’ouvre dans mon corps-barrage. Je ne peux plus m’arrêter de la regarder, et ma tasse de thé tremble à ma bouche. Il ne faut rien attendre de plus, en termes d’intensité dramatique, de cet épisode : il ne s’est strictement rien passé. Je n’ai pas parlé à cette nonne. Nos regards ne se sont même pas croisés. Mais sa simple présence – et c’est bien sa présence, ce simple fait d’être là -, ont suffi à libérer de mon corps un immense nœud de nerfs dont je ne connaissais pas le nom. Elle était là : et par le fait d’être là, elle m’a consolée.
Depuis le début de mon voyage en Irlande, je réfléchissais beaucoup à cette nature de l’épiphanie qui consiste à mon sens et grossièrement, à être exactement là, au bon endroit, au bon moment, avec notre exact soi qui s’ajuste parfaitement à l’instant – et à ce qu’il ne se passe rien de plus que cette exactitude. Bien sûr, j’ai déjà croisé des dizaines de religieux et de religieuses dans ma vie : la beauté du moment, donc, n’est pas forcément reliée au fait que cette femme anonyme avait embrassé les ordres (je suis naturellement lyrique certes mais il en faut tout de même plus pour m’émouvoir). Il tient plutôt au fait que cette femme, pour une raison ou pour une autre, a eu pour moi par sa présence une énergie de pur accueil.
Je sais que ça peut être difficile à comprendre, ou sembler horriblement banal ; mais, racontant cette histoire depuis lors à différent.e.s ami.e.s, je leur explique cette histoire en ces termes. Ce jour-là, j’allais particulièrement mal ; en entrant dans l’Abbaye de Kylemore, j’ai eu l’impression de rentrer dans une sorte de vortex, le long duquel j’ai cheminé ; et à l’épicentre de cette spirale, la force centripète, c’était cette femme vers laquelle j’ai été conduite. Elle était là et de la voir seulement, j’ai été embrassée. Je considère en ce sens que cette nonne dont je ne connais pas le nom est, peut-être, la personne la plus profondément religieuse que j’aie jamais pu croiser – car il lui a suffi d’être là pour m’accueillir. C’est à partir de là que j’ai commencé à réfléchir à l’idée de pure énergie d’accueil et de la bâtir comme un idéal à construire.
J’ai continué à pleurer en grignotant mon scones tant bien que mal, envoûtée par son dos rond couvert d’un scapulaire – et, soudain, j’allais mieux. Il m’a fallu renifler dans un mouchoir quelque fois avant de parvenir à m’extirper de ma table, mon bus allait bientôt partir et quitter le restaurant et ces deux femmes me fit l’effet d’un crève-cœur – mais je savais que je conserverais cette image et la tiédeur de l’accueil pur en esprit pendant encore longtemps. Quand je suis sortie, j’ai levé le nez vers les montagnes-caillou du Connemara, et j’ai du cligner les yeux plusieurs fois : elles étaient nimbées de large traînées de soleil rose.
La chute et le coucher

Les premiers instants du trajet retour, dans la chaleur artificielle diffusée par les ventilateurs brillants de mon bus, j’ai observé, béate, le soleil se coucher dans les plaines du Connemara que je pouvais désormais voir nettement. La beauté irradiait de chaque côté des vitres, déposant ses flambées partout où mes yeux pouvait les voir. Finalement, alors que nous roulions vers Galway, le long du Kylemore Lough, le bus nous a déposé pour profiter du point de vue. J’ai fait deux pas dehors, le nez levé sur le ciel ; et, subitement, je me suis effondrée. Je suis tombée par terre, sans raison, comme une enfant. Dis comme ça, on dirait presque un fascicule religieux à deux sous – écrasée par la grâce de Dieu, révélation mystique, et soumission, etc. ; mais ça n’a rien à voir : mon corps a simplement lâché et je me suis tordu la cheville. Pour la première fois de la journée, les autres participants de l’excursion m’ont regardé, stupéfaits, et m’ont aidé à me relever, tandis que je me débattais avec un vague accès d’orgueil qui faisait réponse à l’humiliation. Puis j’ai bombé le torse en esquivant les commentaires compatissants et j’ai regardé.
Nous sommes rentrés à Galway vers 20 heures et, par miracle (c’est le cas de le dire), ma cheville s’est remise de sa chute (et mon ego du coup dur du ridicule). J’ai souvent repensé, depuis, à la nonne de Kylemore, à ce qu’elle avait soulevé et suscité chez moi – et aux effets que cela a eu sur mon âme. Mon document Word fait maintenant douze pages, je me demande si des gens me liront jusqu’au bout, je crains encore de les ennuyer – mais j’écris tout cela pour rendre hommage, en gardant pour moi ce qui a remué de plus intime, et pour ne surtout pas oublier.
Depuis cet épisode, je pense souvent à l’énergie de pur accueil, à ce qu’elle signifie, à ses liens (bibliques, symboliques, moraux, iconographiques et architecturaux) avec le catholicisme et surtout, bien sûr, à ses liens pour moi et à ce qu’elle a pu m’apporter. L’énergie de pur accueil m’apparaît comme une disposition et une posture. Pendant quelques semaines après cela (je dois bien admettre qu’aujourd’hui ces effets se sont un peu atténués), j’ai eu l’impression de perdre ma peau, c’est-à-dire d’être parfaitement et profondément réceptive à l’amour du monde. Je ressentais intégralement tout l’amour que l’on pouvait me porter, c’est-à-dire que je pouvais le recevoir, et à l’inverse me sentais totalement capable de pouvoir faire sortir l’amour de moi, c’est-à-dire le donner. Ce flux incessant, comme si j’étais totalement vierge de peau et de frontières, avait quelque chose d’intense et de spécial. Par un formidable concours de conjectures cosmiques, il se fait que toute une série de souhaits que j’avais émis ont commencé à se matérialiser autour de moi, du plus anecdotique au plus fou. Je peux dire, aujourd’hui, que mon vœu le plus cher, mon rêve de petite fille, s’est réalisé – mais de cela, j’en parlerais bien assez tôt. C’est ce vœu qui avait brûlé pour moi dans la petite cathédrale au pied des montagnes, celui dont la pensée m’a consolée pendant des jours – et un beau soir de janvier il s’est réalisé.
J’arrête ici mes bavardages lyricocosmiques, j’ai déjà bien assez parlé. Que l’on se rassure, je ne suis toujours pas croyante et je ne me prends pas pour le Chirst. L’épisode de la Nonne de Kylemore Abbey et de l’énergie de pur accueil est cependant une histoire que j’ai vécue et qui m’est chère, et je suis heureuse d’avoir finalement réussi à l’écrire à la partager (il m’a fallu plus de trois semaines pour achever cet article, je ne sais pas trop pourquoi). Promis, dans le prochain article, j’essayerai d’aborder des sujets plus légers, ou peut-être moins personnels, je ne sais pas encore – mais je peux dire, en revanche (et avec JOIE !!!), que je repars en Irlande à la fin du mois de février, et que j’ai hâte.
A bientôt,
Alice.
[1] Avec les îles d’Arran, que je n’ai pas vues, ce qui me donne une bonne excuse pour y retourner.
[2] A cette période de l’année, beaucoup de sentiers de marche/randonnée sont fermés au public en Irlande à cause des fortes pluies et des risques d’inondation qu’elles entrainent. J’en ai fait les frais deux fois, chaque fois parce que je me jugeais assez brave que pour escalader les barrières qui clôturaient les chemins : dans le Killarney National Park, où j’ai dû marcher deux fois plus de dix mètres les pieds dans l’eau jusqu’aux genoux ; et sur la Doolin Cliff Walk, qui précède les sentiers officiels des falaises, et où j’ai dû marcher pendant trois heures avec de la boue jusqu’aux cuisses (!) ( !!!!) (j’ai à un moment sérieusement pensé que j’étais peut-être dans des sables mouvants et que j’allais mourir là), au bord de falaises culminant parfois jusqu’à 200m au-dessus du sol, ce qui était au mieux imprudent et au pire complètement stupide. Plus tard, à Bray, quand j’ai vu que la promenade jusqu’à Greystones était fermée je peux vous dire que j’ai rebroussé chemin avec une abnégation de grande sage.
[3] Cette affreuse prétention qui contamine chacun des domaines de nos vies et ce inclus notre rapport au voyage que les pédant.e.s de ce monde prennent grand soin de dissocier du tourisme (salut la littérature de voyage et notre expert national Sylvain Tesson).
[4] Je sais, oui, c’est mal, mais la Coupe du Monde au Qatar est un sujet de débat intéressant sur lequel nous pouvons revenir, une autre fois : disons seulement que pendant mon voyage en Irlande c’était l’occasion pour moi d’écumer les pubs et d’y rencontrer du monde.
[5] C’est plus compliqué que ça mais, franchement, ce n’est pas le sujet ici.
[6] Pendant ma période ésotérique/new-age, on m’avait conseillé d’en faire autant avec le choix d’un pendule. Le prendre en main, se fier à son instinct, trouver le sien : avec le recul, je m’aperçois que c’est avec la même partie de mon âme que j’ai choisi ce cierge, qui n’avait rien de particulier et était fait de la même matière que les autres, c’est-à-dire d’une cire rigide et jaunâtre.

Le Connemara, et l’Irlande en général, sont les plus beaux endroits que j’aie vus de ma vie, les seuls à ce jour qui m’aient littéralement coupé le souffle, laissée bouche bée, et je meurs d’envie d’y retourner, encore davantage en lisant tes récits.
J’ai dévoré Iris et Octave l’été dernier. Depuis quelques jours, je me régale des archives de ce blog. Bravo et merci et encore! ❤
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Chère Hélène,
Un tout grand merci pour votre (vos) messages, que j’ai lu (j’ai encore du mal à comprendre comment fonctionne WordPress, mais j’essaye de m’améliorer petit à petit!!!) et qui m’ont beaucoup touché. Merci à vous ✮⋆˙
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