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Chères toutes et chers tous,
Commençons par dire que je suis très heureuse de vous écrire, ce soir – car, au moment où je commence la rédaction de ce nouvel article, nous sommes le 12 septembre 2024, et il sera bientôt 19 heures : je suis allongée dans mon lit à la manière dont j’aime à penser que Marcel Proust écrivait sa Recherche[1] ; il y n’y a pas plus de quinze minutes, un immense orage grondait, tout proche de mes fenêtres ; et, maintenant, le ciel se dégage dans ses surcouches de manteaux gris pour laisser passer la lumière : c’est très beau. Je suis d’autant plus heureuse que, depuis la publication d’Iris et Octave, il se trouve que j’ai appris et découvert que certain.e.s d’entre vous lisaient mon blog, ce qui m’a fait vraiment plaisir – même si l’intimité du support est précisément ce qui me rend cet espace d’écriture confortable, et que je préfère donc continuer à faire comme si je n’en savais rien, ou si peu.
Vous pouvez vous en douter (et vous le savez même franchement si vous me connaissez), la sortie de mon premier roman a été – et est toujours – un moment merveilleux, mais aussi très intense, qui a soulevé en moi toute une foule de pensées et de sentiments contradictoires. C’est quelque chose d’assez étrange, finalement, de vivre un rêve ; surtout quand, comme moi, on a la fâcheuse tendance à vouloir les préserver de toute dégradation potentielle infligée par le grand méchant Monde Extérieur. C’est donc encore toute immergée dans ce bain délicieux que je vous écris ce soir car j’ai trouvé dans cette thématique des pelotes de laines émotionnelles la parfaite porte d’entrée pour vous parler d’une de mes expériences littéraires les plus marquantes : la rencontre avec Pessoa et, plus spécifiquement, avec l’Ode Sensationniste qu’il a fait écrire par son hétéronyme Alvaro De Campos.
Fernando Pessoa, n’être rien et être tout

Illustration d’Ale pour la librairie La Stampa
Fernando Pessoa, de son nom complet Fernando António Nogueira Pessoa, est né à Lisbonne le 13 juin 1888. À partir de ces premiers éléments de base, nous pouvons déjà dire trois choses : a) qu’il est gémeaux, ce qui arrange bien le propos qui va suivre au sujet de la contradiction ; b) que les chiffres sous le sceau duquel il est né sont en soi assez intéressants en ce que le 8 et le 13, en symbolique numérale, expriment l’un et l’autre un dépassement : le 8 exprimant l’infini après la complétude[2] (7, chiffre des jours de la semaine telle que créée par Dieu, nombre de tours effectués par les pèlerin.e.s musulman.e.s autour de la Mecque, nombre de chakras présents dans le corps selon la philosophie hindoue) et le 13 symbolisant le mystère et l’inconnu, voire la trahison puisqu’il succède au nombre supposément parfait qu’est le 12 (comme les dieux de l’Olympe, la roue astrale, les mois de l’an ou les heures du jour) ; et enfin, c) qu’étant né peu avant le 20ème siècle Pessoa rentrait tout à fait dans le créneau des écrivains suffisamment morts pour que je les admire à l’âge où j’ai commencé à le lire, c’est-à-dire dix-neuf ans.
Bien entendu, à cet âge (promis, je vous épargne cette fois mon éternel monologue au sujet des intérêts littéraires privilégiés des étudiant.e.s en lettres tourmenté.e.s) un titre d’ouvrage aussi prometteur que le Livre de l’intranquillité[3] avait déjà mon cœur de jeune fille anxieuse, et ce avant même que je ne l’aie lu. Il se trouve, pourtant, que mes primes lectures ont été décevantes : ça ne me plaisait pas tant que ça. Cet état de fait fut d’autant plus frustrant que j’espérais découvrir dans ce livre quelque chose comme une révélation – vous savez, ce genre de moments de grâce lors desquels on peut trouver dans les mots des autres le moule idéal au sein duquel prennent forme et s’éclairent du même coup un état qui était jusque-là muet en nous. Il a donc fallu attendre la lecture du poème au cœur de cet article pour que la révélation advienne.
Quelques années plus tard, je m’achète l’Anthologie essentielle de Fernando Pessoa établie par Patrick Quillier aux éditions Chandeigne (2016). Là, assise dans les canapés rouges de chez ma mère, je lis ceci :

Et là, au lieu de trouver dans un texte la boîte qui aurait pu donner forme à un ensemble spectral d’émotions, l’Ode Sensationniste produit un effet tout à fait inverse : elle vient ouvrir les vannes d’un désir dont jusque là je n’avais pas encore pris connaissance. Elle opère comme une porte qu’on fracasse, et un jaillissement.
Passagem das Horas est un poème écrit par Fernando Pessoa en 1916 et, alors novice dans l’œuvre globale de l’écrivain portugais, j’y trouve un cri de vitalité éperdu, tirant presque au délirant – une explosion kaléidoscopique du soi qui acquiert valeur de manifeste par la radicalité de son propos. Cette affirmation au cœur de l’Ode, son noyau central, là où se joue son caractère extrême, me semble être la suivante : « être sincère dans les contradictions de chaque instant ». En effet, admettre entre soi et le monde – que ce mouvement soit celui de l’intériorisation ou de l’extériorisation, dans un même et unique éclat de temps débridé – toutes les choses et toutes les sensations et toutes les raisons – possibles et imaginables[4] est un postulat qui, poussé à son terme, implique d’accepter totalement la contradiction. Je n’imagine pas encore, alors, combien cet axiome a été porté par Pessoa à chaque niveau de son œuvre avec un engagement total.
Je m’étais peu encombrée, à l’époque, du fait que l’Ode Sensationniste, dans mon anthologie essentielle, soit attribuée à Alvaro de Campos. Il m’a même fallu un peu de temps, à vrai dire, pour prendre la mesure de ce que signifiaient ces trois auteurs différents pour chacune des trois parties du Livre de l’Intranquillité, et du caractère disparate des textes que je lisais – tant au niveau du fond que de la forme. Il se trouve, donc, que Pessoa appartient à la constellation d’écrivain.e.s ayant fait du jeu sur les pseudonymes et autres identités littéraires une caractéristique fondamentale de leur œuvre, et de la manière dont iels se percevaient en tant qu’auteurice au sein de celle-ci. Or, dans ce cas précis, la question des identités narratives a été poussé à un tel stade d’implication existentielle (paradoxale par essence) qu’elle dépasse même la question du pseudonyme ; c’est pourquoi la critique a attribué à ces instances rassemblées en son sein le nom d’hétéronymes.
Éclatement, processus alchimique, hétéronymes

Sachez avant toute chose que les articles consultés dans le cadre de l’écriture de ce papier sont cités au bout de celui-ci et que je vous invite grandement à les consulter – à cela j’ajoute que je ne suis pas experte de Pessoa!
Parmi l’œuvre poétique foisonnante, complexe et multiple de l’auteur, la critique a été capable d’identifier pas moins de 72 alias ou hétéronymes, chacun adoptant un style et un type de production différent. Pour beaucoup, ces personnalités littéraires inventées ne sont que mentionnées et ne font pas l’objet d’un développement biographique poussé ; mais, pour certains, les hétéronymes acquièrent une Histoire propre complète et située dans le temps – en ce compris les uns par rapport aux autres. Le premier hétéronyme créé par Pessoa fut le Chevalier de Pas[5], sous le nom duquel il rédigea des lettres à sa mère à l’âge de six ans. La fiction autour du réel passage à l’acte de Pessoa dans l’explosion des hétéronymes – moment fondateur, donc, d’une pratique d’écriture atteignant une dimension quasi existentielle – nous est connue par le biais d’une lettre qu’il écrivit lui-même à un ami.
« C’était le 8 mars 1914 qu’il connut une extase particulièrement intense, durant laquelle il fut pris d’une frénésie d’écriture. Debout, au coin d’une commode, il rédigea d’affilée les trente poèmes qui constituent Le gardeur de troupeaux. »[6]
Cette voix intérieure, qu’il identifie aussitôt comme celle du Maître, devient aussitôt Alberto Caeiro. Et, peu de temps après, lui-même disciple de ce maître naturaliste, adjoint d’autre disciples hétéronymiques : Ricardo Reis et Alvaro de Campos.
À ces trois hétéronymes qui sont les plus importants, nous pouvons également ajouter Bernardo Soares, le modeste employé de bureau à l’origine du Livre de l’Intranquillité, si proche de Pessoa que ce dernier admettra le situer comme un « semi-hétéronyme » seulement. Pessoa a donc créé des auteurs différents, chacun adoptant un style et un positionnement dans le monde qui lui soit propre.
Caeiro, naturaliste et païen, ambitionne une « démétaphorisation » de la poésie dans le but de libérer l’Homme perverti par des siècles de christianisme – notamment de cette fiction théologique qu’est la quête de l’unité, ce sur quoi nous reviendrons – et de le reconnecter à « la plénitude des sensations »[7]. Ce maître initial a généré deux disciples, qui ont interprété sa pensée selon deux trajectoires différentes : Ricardo Reis, d’abord – dont on sait qu’il est né dans le nord du Portugal, royaliste à ses heures perdues, et médecin de profession (car Pessoa ne se contentait pas de plaquer un nom sur les textes écrits, mais attribuait à ses auteurs une biographie parfois détaillée, et un thème astral propre), s’engage pour un retour total au paganisme, seule voie selon lui pour avancer radicalement dans la théorie de Caeiro. Ainsi, infusée d’épicurisme et de stoïcisme, la production de Reis est constituée essentiellement d’Odes invitant à aimer son destin et à gagner l’ataraxie. Campos, ensuite, prône non plus la réhabilitation ou la maîtrise mais bien « l’exaltation et la déflagration des sensations », dans une perspective moderniste et machiniste qui l’inscrit dans le courant esthétique futuriste. Ses Odes, à l’inverse de celle de Reis, sont donc l’occasion d’exprimer en vers libres l’explosion des instants et des choses dans une libération du langage aussi radicale qu’incandescente. Passagem Das Horas doit être lu dans cette perspective.
La stratégie hétéronymique, chez Pessoa, est un sujet passionnant et complexe, que je ne prétends pas maîtriser, mais sur lequel je vous recommande de vous pencher, car les ramifications que peuvent prendre les angles de vue sur celle-ci sont bien plus immenses et alchimiques qu’on ne le pense. Que ce soit en théorie de la littérature, en psychanalyse (le corps comme « opérateur chiasmatique » entre le monde intérieur et extérieur), en s’appuyant sur la philosophie deleuzienne, en poétique ou même lorsqu’il s’agit d’aborder l’intérêt de Pessoa pour l’ésotérisme (et, dans ce cas particulier, pour la philosophie hermétique et la gnose), l’hétéronymie péssoéenne est un centre de pensée fertile, fécond, merveilleux. Si je devais tout dire – vous ne me liriez plus, et cet article perdrait de son intérêt.
La contradiction au cœur : Passagem Das Horas

La raison pour laquelle l’Ode Sensationniste a tant marqué mon cœur est l’intensité libératrice qui réside dans ce postulat de l’acceptation totale de la contradiction. Vous me direz, et à raison si vous m’avez lu jusqu’ici, que cet axiome ne peut pas être attribué à Pessoa lui-même puisqu’il l’a fait formuler par un Alvaro de Campos exalté. Cependant, Pessoa reconnaît volontiers que son semi-hétéronyme, Soares, ressemble par bien des aspects à Campos ; et il faut dire que la stratégie hétéronymique elle-même participe d’une mise en jeu – au sens de mise en action – effective de l’acceptation totale de la contradiction.
Refusant le postulat chrétien de la fiction unitaire, c’est-à-dire la possibilité de dire « Je suis moi », en admettant que ce « moi » désigne une personnalité distincte, unique, inaltérable, opaque et intraversée, Pessoa fait imploser son moi pour mieux dire l’assemblage psychique dont il est composé dans un mouvement essentiel selon lui au travail poétique, qui est celui de la dépersonnalisation – et ici, en l’occurrence, du morcellement qui s’en suit. Le paradigme est le suivant : « [ê]tre tout, rien moins que cela, tel est le projet absolu de celui qui aspire à la restauration de la complétude narcissique permise par le recours à la création artistique »[8] et me semble d’une force essentielle, vitale.
Il faut au départ admettre le postulat hermétique – et assez proche de la dialectique hégélienne, en un sens – que l’univers entier repose sur la contradiction, et que de cet écrin où se niche le paradoxe peut naître un foyer de rayonnement. Il y a dans cet impératif un écho rimbaldien du tout-sentir dont se dégage, je trouve, une grande joie. Voilà pourquoi la lecture de l’œuvre a agi sur moi comme une déflagration si grande qu’elle a permis comme un affranchissement : au-delà du jeu, l’idée de la sensation, des contradictions, et des sois multiples que renferme le soi permet un immense apaisement.
En d’autres termes, l’idée de tout vivre et de tout ressentir en étant parfaitement uni aux déchirures contraires qui nous traversent me semble permettre une grande sérénité en ce qu’elle permet absolument le lâcher-prise. Quand il m’arrive, parfois, de ressentir douloureusement les tensions générées par l’une ou l’autre dissonance – qu’elle soit sensorielle, spirituelle, ou cognitive – je tente de me souvenir d’Alvaro de Campos, et je vous assure que ces vers m’ont aidé à bien plus d’occasion que n’importe quel livre de développement personnel que j’ai pu lire. Je vous invite à embrasser cette pensée, vous aussi.
Un jour, peut-être, je vous parlerai d’une autre révélation ayant fait suite à celle-ci, inspirée par Kundera et Francis Bacon – réflexion que j’ai située dans la bouche d’Iris dans Iris et Octave ou les Mésaventures de deux jeunes amants qui se croyaient cosmiques, vous vous en souviendrez peut-être – : car je crois aussi qu’il faut faire attention au débordement, et à l’importance occasionnelle de la conviction. Ces deux pensées coexistent en moi, et c’est très bien ainsi.
Je vous souhaite un beau début d’automne,
Alice.
Bibliographie indicative :
Ana Maria Binet. L’ésotérisme dans l’œuvre de Fernando Pessoa. Sciences de l’Homme et Société. Université Bordeaux III, 1996. Français.
CHOUVIER Bernard. Les voix plurielles de Pessoa. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2016/1 n° 66, p.53-66.
MONZANI Stefano. Travail de rêverie et création chez Fernando Pessoa. Cahiers de psychologie clinique, 2014/1 n° 42, p.171-193.
PRADO Plínio W.. Exercice de dépropriation Pessoa, la littérature et la philosophie. Cahiers critiques de philosophie, 2007/1 n°3, p.7-20.
& toute l’œuvre, évidemment
[1] Je n’ai pas écrit 80 mots que le délire mégalomaniaque commence déjà à pointer, c’est vous dire.
[2] Je vous recommande vivement l’écoute du morceau infinity (888) de XXXTentacion et Joey Bada$$, idéal pour prendre son café à la fenêtre de bon matin.
[3] J’ai en ma possession la réédition parue chez Christian Bourgeois en 2018, dont le titre est désormais Livre(s) de l’inquiétude. Pour vous résumer la controverse éditoriale qui existe au sujet de l’adjectif, il se trouve que le terme original est desassossego, qui est un mot tout à fait courant en portugais, quand « intranquillité », à l’époque de la première parution de l’ouvrage traduit en français, était un néologisme. On a donc choisi « inquiétude » pour rendre au titre sa familiarité, mais aussi par référence à l’inquiétude pascalienne qui traverse l’ouvrage. Les défenseurs du terme intranquillité existent bel et bien encore : c’est le cas, par exemple, de Régis Salado (entendu dans l’épisode « L’impossible tranquillité de Fernando Pessoa » diffusé le 16 mai 2018 dans Les Chemins de la Connaissance sur France Culture), qui soutient d’une part qu’intranquillité est, musicalement et poétiquement, une meilleure traduction du syntagme Livro(s) do Desassossego ; et, d’autre part, que le néologisme dit mieux l’état d’agitation auquel le terme portugais original peut référer, du fait de sa volubilité sémantique. Bref, je ne sais pas si vous lisez mes notes, mais j’en profite pour vous dire que je trouve ce genre de controverses éditoriales et traductologiques passionnantes.
[4] Et même impossibles et inimaginables.
[5] Notons le jeu sur la négation dans le nom de famille, qui n’est pas sans faire écho au nom de Pessoa lui-même, qui en portugais signifie « personne ».
[6] CHOUVIER Bernard, « Les voix plurielles de Pessoa », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2016/1 n° 66, p.53-66.
[7] Anthologie essentielle
[8] CHOUVIER Bernard, Ibid.

Je découvre votre blog après avoir lu en 2 jours votre premier roman.
J’ai beaucoup aimé votre roman; par la douceur, la nonchalance, la simplicité et la spontanéité qui s’en dégagent. L’amour coule de source même si on sait qu’il ne durera pas forcément éternellement. Goûter le moment présent sans se poser de question et jouir de la complicité de cette relation.
J’ai donc eu envie d’en savoir davantage sur vous et j’ai parcouru ce blog. Empli de fraîcheur avec une sensation positive comme le roman.
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