La fugue

Une histoire de fantasmes & de cabanon

Le 26 juin 1996, je naissais à l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles avec trois semaines d’avance et plutôt maigre. Un peu plus d’un mois plus tard, le 15 août, la Belgique assistait à la libération de Sabine et Laetitia de la cave de Marcinelle où elles étaient séquestrées, et l’affaire Dutroux éclatait au grand jour. Le 26 juin 2003, jour de mon septième anniversaire, c’était au tour de Fourniret d’être arrêté puis embarqué au Palais de Justice de Dinant, à quelques kilomètres seulement du village ardennais où mes grands-parents habitaient et où j’ai passé une bonne partie de mon enfance.

Autant dire que c’est dans un climat inquiet, sinon délétère, que j’ai passé les premières années de mon existence, bornée par ces drame dont la douleur avait pénétré nos inconscients collectifs de l’horreur portée par leurs échos. À la honte, à la peur et au traumatisme qui avaient pernicieusement envahi nos rues et nos familles, il fallait rajouter dans mon cas une vie de quartier plutôt morose, sinon inexistante : de mémoire, je n’ai jamais joué dans les rues ou été autorisée à enfourcher mon vélo pour partir à la découverte des champs. Dans les albums puis, plus tard, dans les romans jeunesse, ces images de gamins du voisinage passant leurs après-midi à jouer dans la campagne, avec pour seul mot d’ordre un retour pour le repas du soir, me faisaient profondément fantasmer. Mais je ne crois pas que c’est pour ça que je l’ai fait. Je ne sais pas, à vrai dire, pourquoi je l’ai fait, et je crois que je ne le savais déjà pas à l’époque, ni comment l’idée a fini par se concrétiser.

Je sais, en revanche, comment elle m’est née. Dans le jardin de ma maison, nous avions un cabanon. Mes parents, qui, à l’époque, étaient encore ensemble (nébuleuse situation qui ne fait que renforcer mon sentiment d’irréalité face à ce souvenir), avaient refusé de m’en attribuer l’espace afin que je le transforme en cabane magique, et je m’y voyais déjà pourtant, un véritable petit bureau personnel, que j’imaginais douillet, plein d’objets et de livres, éclairé par la lune et les bougies au crépuscule, une réplique exacte des cabanes perchées, cabanes dans les arbres, merveilleux abris que ces gamins chanceux dans mes albums avaient la chance de s’être vus construit par papa dans le grand Chêne du jardin. Au lieu de ça, mes parents en avaient fait une remise, pleine de poussière, de bêches, de râteaux, de tondeuses et de tenailles télescopiques ; et, comme pour adresser un ultime pied de nez à l’enfant pensive et avide de refuges que j’étais alors, ils en avaient peint la façade en jaune canari et le toit en bleu. Souvent, par la fenêtre de la véranda, je rêvassais en observant ce cabanon collé aux murs, dont on m’avait interdit l’accès précisément en le dépouillant de sa potentialité à générer chez moi tout rêve et toute magie.

Le cabanon jaune était l’horizon de ma fugue, son point nodal et son terme. Je ne voulais pas fuir mon foyer mais m’y cacher, quelque part un peu à côté, sans doute pour qu’on me trouve. Il arrive que nos songes, au lieu de nous traverser comme le souffle de nacre et de méduses qu’ils sont censés être, s’hameçonnent à notre âme et finissent par y pourrir. Je crois que c’est ce qu’il s’est passé pour ce cabanon, quoique mon cerveau d’adulte ait du mal à retracer le chemin suivi par les rêveries dont était pétri mon petit cœur d’enfant. Hélas, je n’étais à l’époque déjà pas bien courageuse, et une fois dépassé le stade du fantasme tenace, il a fini par arriver que mes copines soient contaminées par mes manigances.

Après avoir discrètement sondé une partie de mes amies, celles en qui j’avais le plus confiance, l’équipe avait été montée. Ce serait Maya, parce que c’était ma meilleure amie, et qu’à l’époque déjà une vie de recluse me semblait sans intérêt sans sa présence, et Myriam, parce que c’était ma meilleure amie numéro 3, et que son tempérament gentil l’avait déjà plus d’une fois conduit à me soutenir dans mes épisodes de folie. J’avais aussi proposé à Roxanne, ma meilleure amie numéro 2, mais elle avait immédiatement refusé, sous couvert de danger et de ne pas vouloir quitter ses parents, qu’elle aimait beaucoup – ce qu’à l’époque j’avais pris pour preuve d’une inénarrable faiblesse d’esprit, jusqu’à ce qu’elle me promette de ne rien dire de mes magouilles aux adultes, puis ne m’offre des stickers du dernier Fan2, et que je ne la pardonne sans demander mon reste.

Peu de temps après, j’avais élaboré mon plan, et le rendez-vous fut pris. Ce serait un jour de semaine, à la sortie de l’école, par un bel après-midi de septembre. Ma petite sœur, Marie, venait de faire sa rentrée en maternelle et, travail des parents oblige, j’avais entre la fin de la classe et le moment où ceux-ci venaient me récupérer, d’interminables heures de latence à patienter à la garderie. Pour avoir déjà eu cette chance une fois ou deux, je savais comment ça se passait pour ceux et celles de mes camarades que les parents venaient chercher directement avenue Montana, à quinze heures : une institutrice, souvent Martine, veillait au grain et ne laissait les enfants passer la grille qu’à condition d’apercevoir leurs tuteurs ; mais Martine, même si elle avait l’œil vigilant, n’en était pas moins humaine, et j’avais convaincu ma troupe microscopique que tromper sa vigilance ne serait pas si dur. En outre, avais je ajouté, il y a un trou dans le grillage derrière le noisetier qui ombrage le laboratoire de chimie au printemps. Nous pouvions l’emprunter.

Finalement, le jour vint. Dans la petite allée pentue qui rase le terrain de foot et fait la frontière entre la cour des grands et celles des petits, sur la récréation du midi, Maya est venue me trouver : elle avait peur, elle ne voulait pas quitter sa famille non plus, elle lâchait l’affaire. Étonnamment, je ne me rappelle pas m’en être offusquée. Elle me promit de ne rien dire à personne et, une fois l’école finie, nous observa Myriam et moi nous diriger vers le bas de l’école pour activer la première étape de notre plan de fuite. J’ai pris sa petite main dans la mienne, nous avons foulé la terre sèche où s’amoncelaient les bogues de châtaigne et les glands et, profitant d’une seconde d’inattention de la pauvre Martine, sans penser une seconde aux retombées qu’une telle erreur aurait pu lui coûter, nous avons couru dans l’avenue Montana et nous sommes parties.

J’ai des souvenirs assez vif de cet instant où, du haut de mes huit ans, je me suis retrouvée seule face au monde, avec sous le bras mon amie Myriam qui tremblait déjà de peur, aussitôt frappée par l’ampleur de notre bêtise. Nous étions à l’angle de la Chaussée de Waterloo, à deux cent mètres à peine de l’école, à l’intersection de ces rues que je croyais connaître par cœur et que je réalisais n’avoir jamais vues que portée dans l’écharpe tiède qu’était le sein de mes parents. Les voitures roulaient plus vite, les pots d’échappement sentaient plus forts, les maisons étaient immenses, et nous – et nous, nous étions toutes petites, lâchées dans l’univers comme deux billes de verre au milieu d’une éruption de volcan. Je crois avoir regretté immédiatement, et la terreur de Myriam ne faisait qu’augmenter à la mienne – mais si, à ce jeune âge, ma personnalité avait déjà adopté ses contours plutôt craintifs, il n’en restait pas moins que j’étais déjà férocement attachée à mes rêves, supportant peu qu’on les érode ou, pire, leur échec. Il était trop tard, renoncer était impossible.

Je rassurai Myriam : je connaissais par cœur le trajet jusqu’au tram, prendre à l’angle au fritkot du Vivier d’Oie, remonter l’avenue Latérale et dépasser la crèche, raser les grillages, parvenir à l’arrêt, prendre le 92 jusqu’à Brugmann, descendre l’avenue Cohen, ce sera simple, tu verras, je l’ai fait des dizaines de fois avec papa. Malgré mon assurance, Myriam ne semblait pas convaincue, et se terra de plus en plus dans le silence, ce qui accrût encore ma colère et ma gêne, la réalité menaçant chaque minutes un peu plus de venir gangrener le bon déroulement de mon fantasme qui – soyons clairs sur ce point – nécessitait un taux plutôt élevé d’aveuglement. Elle ne se détendit qu’à l’arrêt de tram où, sortant un magazine de sa poche, nous nous mîmes à échanger au sujet de ces stars que, contrairement à moi, elle avait la chance d’écouter en mettant l’antenne NRJ dans la voiture. Elle me demanda si on pourrait avoir une autoradio dans la cabane. Je lui promis que oui.

Myriam et moi avons pris le tram en nous faisant discrètes, collées aux vitres, parce qu’une madame nous avait demandé à l’arrêt Saint-Job si nous allions bien, car elle nous trouvait bien jeunes pour être là toutes seules, et où étaient nos parents. Avec un aplomb qui me surprendra toujours, je lui avais répondu que nous allions bien, très bien même, que nous connaissions le trajet comme des grandes, et qu’on prenait la STIB toutes seules parce que nos parents nous faisaient vraiment confiance. Myriam, de son côté, avait baissé le menton et essuyé un sanglot : peu à peu, je prenais la mesure de ma tyrannie, et commençait à en concevoir quelques remords. Pourtant, chaque fois que la matérialité des faits venait me rappeler l’ampleur de ma connerie, l’image du cabanon apparaissait à mes yeux, énorme, sublime, celle d’une petite niche tendre, imbibée d’or et de tiédeur, où Myriam et moi vivrions heureuses, allongées sur d’immenses sofas, où nous lirions des magazines que j’irais chiper dans ma chambre la nuit venue ; nous aurions l’autoradio, des fraises du jardin et, allez savoir pourquoi, dans cette image je voyais même un golden retriever, alors même que nous n’en avions pas chez moi et que je détestais déjà les chiens. Par la fenêtre de la cabane de jardin, au crépuscule, je regarderais ma famille vivre heureuse derrière la vitre de la cuisine. Je serais quelque part, je serais protégée, je serais la veilleuse invisible.

Je ne sais pas par quel miracle nous sommes parvenues jusqu’à ma rue. Quand j’y repense, aujourd’hui, je m’imagine parfois que cette dame du tram aurait pu être un homme, que je devrais peut-être mentir, tiens, et lui donner un air menaçant pour augmenter l’intensité narrative de mon récit. Mais il ne nous est rien arrivé et, lorsque nous sommes arrivées devant ma porte, un grand soleil de fin d’été irradiait les branchages des tilleuls que la commune avait planté dans ma rue. C’est à ce moment-là que la réalité frappa son coup mortel : ma maison était mitoyenne, je n’avais aucun moyen d’accéder au jardin sinon par la porte, et il allait donc nous falloir sonner.

Le moment où la vérité nous rattrape alors que nous l’avons sciemment niée est toujours un instant de douleur, qui recèle son lot de tragique. Dans une ultime tentative pathétique, mon cerveau en surchauffe s’est mis à gicler d’histoires improbables, d’accord Myriam, on va sonner, puis quand maman va nous ouvrir on va foncer vers le jardin et se claquemurer dans la cabane – il était certain que personne ne penserait à nous y chercher, que les bêches et les râteaux auraient disparu, que le temps passerait et que l’hiver serait doux, bien vite ils nous oublieront, que ce sera comme dans mes rêves, enfin non, nos rêves, tu vois, ça va marcher, ça va marcher. Myriam s’est mise à pleurer. J’étais vraiment désemparée, et une grande tristesse m’envahit.

Ne pouvant, même à ce stade, me résoudre à mettre un terme à mes complots pétris par le rêve et le mensonge, je suggérai à Myriam que nous sonnions à la porte et que nous nous allongions au sol dans une pose blessée. On raconterait qu’on nous avait enlevé à la sortie de l’école. Que c’était pas de notre faute. J’espérais pour elle que ses parents ne seraient pas fâchés – quant aux miens, à vrai dire, je n’y pensais même pas : j’étais aspirée, simplement, avec l’image de mes rêveries qui s’écoulaient inexorablement par l’encolure de la vie comme d’un sablier. Nous avons sonné et nous nous sommes jetées à terre, sur le trottoir. Quelques secondes plus tard, mon papy Raymond a ouvert la porte avec fracas, il a gueulé « Alors, tu les as retrouvées ? » – et ce cri est venu se suspendre aux membranes bleues que portait le ciel tandis qu’il nous regardait gire au sol, sidéré.

Je me rappelle mal de ce qu’il s’est passé ensuite. Mon père, puis ma mère, Marie dans les bras, sont rentrés : je les ai entendus par la porte de ma chambre, où on nous avait enfermées. Quelque temps plus tard, ce fut au tour de Marc de fracasser la porte d’entrée à force de cogner dessus. Marc, c’est le père de Myriam : il est ingénieur, il me faisait peur à l’époque, et me ferait toujours peur si je le croisais aujourd’hui. J’ai observé la scène de leurs retrouvailles ratatinée comme un abricot sec en haut de la rampe d’escalier : la chemise inondée de sueur, traits tendus, il l’avait étreinte en sanglotant, puis m’avait lancé un regard mauvais. J’ai su qu’il avait compris qui était l’instigatrice de la fuite.

Notre fugue n’avait, au bout du compte, pas duré deux heures, mais avait provoqué une intense panique ; j’appris plus tard que quelques minutes à peine après notre départ, la garderie – s’inquiétant de ne pas nous voir arriver, Myriam et moi – avait contacté nos parents, et que tous avaient quitté le boulot précipitamment pour se répartir des bouts de Bruxelles à quadriller. On avait appelé la police, puis papy Raymond pour qu’il reste à la maison au cas où ; et c’est donc ce dernier qui avait permis de mettre fin à ce calvaire collectif dont j’étais à l’origine. Marc avait pris Myriam dans ses bras, la cajolant tandis que leurs larmes fondaient dans son cou où elle s’était blottie, avait remercié mes parents, et m’avait saluée froidement.

Un silence pesant tomba dans le couloir d’entrée, que l’obscurité gagnait peu à peu. De ce brouillard plein de remords et de colère, je ne perçois plus grand-chose d’autre que de maigres échos, Putain, mais qu’est-ce qui t’as pris, mais qu’est ce qui t’as pris, puis ce fut le noir complet, et les braises de la colère et de l’inquiétude et le regard de mes parents posés sur moi tandis que je me recroquevillais plus encore sur les marches, désespérée, contrite. Puis la porte avait claqué : j’étais punie.

Ce soir-là, mes parents m’interdirent le souper. Le temps était long, seule dans cette chambre qu’à l’époque je partageais à ma demande encore avec Marie. Après un peu de temps, combien, qui pourrait le dire, un petit toc-toc timide avait fait vibrer la porte : c’était elle, haute comme trois pommes, qui, défiant l’autorité parentale, venait m’apporter un yaourt. Je l’ai mangé en pleurant, ratatinée dans mon lit. Après quoi, je me suis blottie sous la couverture, et j’ai regagné le royaume confortable où s’étiraient mes rêves, je me suis endormie.

Quelques années plus tard, mes parents ont divorcé, et le cabanon, laissé à l’abandon, a fini par moisir. Au bout d’un moment, malgré mes suppliques, ma mère en a balancé les dernières lattes à la décharge de la commune. Aujourd’hui, dans ce carré limité de mon jardin, l’herbe pousse difficilement ; mais ma mère, un jour, a décidé d’y planter des tomates et des groseillers. Elle m’emmène en récolter les fruits lorsque je rentre, le printemps venu.

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